J'ai envie de parler d'Histoire...D'une petite histoire surtout.
Une histoire qui m'a toujours fascinée jusqu'à l'extrême, qui s'est imposée à mon esprit d'une manière quelque peu morbide, cela est vrai...
Cette histoire a été pillée, deformée de nombreuses fois, que ce soit au cinema, ou dans la litterature, et pourtant, on n'en parle que très rarement.
C'est sûr, elle n'a rien d'elegant, cette histoire. Nulle trace de vertu, d'héroisme, de moralité, ou de beauté cachée.
Elle devoile l'Humain dans ce qu'il a de moins beau, la Religion dans son fanatisme le plus exalté, les rancoeurs et la frustration, la folie et la manipulation, et les intrigues de cour.
Une histoire que l'on évite de raconter aux enfants. Une histoire qui sent le souffre, et qui brûle quand on la cotoye de trop près, marquant l' esprit au fer rouge.
Il faut, une fois encore, faire un saut dans le temps, et se plonger dans la France de 1634.
Louis XIII est le Roi, Richelieu son éminence grise. La religion bat son plein, malheur à vous si vous n'etes pas croyant, ou si vous racontez au coin du feu les Contes de Satan et les histoires de Sabbats.
Allons maintenant à Loudun, jolie petite ville de Tourraine.
On y a nommé un curé en cette belle année, un tout jeune homme du nom d'Urbain Grandier. Mais quand il a le dos tourné, on jase : cet homme est un vrai croyant, certes... mais il a, deux ans plus tôt, écrit un pamphlet contre Richelieu. Il prône un message de tolérance envers les Protestants. Il conteste le célibat des Prêtres. Des faits impensables à cette époque. Sans compter qu'Urbain est un très bel homme, qu'il charme toutes les jeunes femmes qu'il rencontre, qu'il a une voix à faire pâlir les Anges...Il n'a pas que des qualités bien sûr, il est orgeuilleux, peut faire preuve de sarcasmes, et n'est pas modéré dans ses propos.
Un homme de passion.
Alors bien sûr, Urbain est jalousé, critiqué... mais il n'en a cure. On decouvre bientôt qu'il est un libertin ivre de femmes : il collectionne les aventures, se marie avec Madeleine de Brou en secret, et il a, quelques mois plus tôt, eu une relation avec la jeune demoiselle de Trincan, parente du directeur du couvent des Ursulines. Le directeur, du nom de Mignon, entre dans une colère noire quand il apprend que la jeune fille est enceinte. Il promet de ne pas laisser cette affaire en suspens, s'en plaint au Roi qui lui envoie deux homme du peuple et un avocat et accuse Grandier d'avoir souillé le Couvent des Ursulines. Anecdote plus qu'étrange quand on sait que le jeune prêtre n'y a jamais mis les pieds.
Mais Mignon jure que Grandier entre dans le couvent pour forniquer avec des jeunes femmes envoutées par ses charmes. Urbain nie. La rumeur, comme à son habitude, prend forme, s'enjolive et se répand dans toute la ville. Les Soeurs du couvent sont aux premières loges et n'en croient pas leurs oreilles : un homme, prêtre de surcroit, viole des femmes dans leur lieu sacré ? Comment se peut-il ? Mais surtout, et de facon pernicieuse, ce sont ses exploits amoureux qui réchauffent le sang et le ventre des Recluses. Surtout Soeur Jeanne des Anges, l'Abbesse. Cette bonne religieuse, au visage agréable mais bossue, concoit un désir incandescent et coupable pour Grandier. Sa flamme se propage comme la peste à ses consoeurs. L'abstinence et le désir sont un mélange destructeur.
Qu'ont-elles imaginer, ces jeunes femmes, pour bientôt murmurer qu'elles voient, toutes, le prêtre dans leurs rêves, qu'il y vint les courtiser, les tenter avec le sexe, leur faire rompre leur voeux de chasteté ? Car toutes, menées par Soeur Jeanne, sont prises dans un mouvement, une spirale démoniaque faite d'hysterie collective et de confessions en larme a Mignon.
Peu à peu, les murmures deviennent des hurlements, des cris et elles blasphèment : Grandier le sorcier a mis le Démon en elles. Elles sont possédées. Elles ôtent leurs voiles, courent nues et se roulent par terre en criant leur désir refoulé... Grandier est entrainé dans cette sarabande infernale : les moines qui l'ont connu jurent qu'il est un homme ambitieux, dénoncent ses idées libertaires, l'accuse d'avoir jeté la ville de Loudun dans le chaos et le stupre.
Pour Grandier, le chaos se fait plus présent quand Mr De Laubardemont arrive sur les lieux en tant que commissaire de Richelieu, pour detruire les fortifications de la ville, projet contre lequel Grandier s'est toujours insurgé. Mais c'est une raison officielle : officieusement, la cour veut mettre un terme à cette histoire qui fait grand bruit. Trop grand bruit, et qui porte prejudice à de trop nombreuses personnes. Il faut faire taire tout cela. D'une affaire secrète, on la rend publique et surtout politique. Ce n'est pas qu'une affaire de posessions qu'on juge, c'est egalement un homme considéré comme rebelle.
En juillet, on commence à exorciser les Soeurs. C'est devenu le spectacle à la mode, l'exorcisme public des jeunes femmes. On s'en amuse, on vient de loin pour y assister...
Pendant ce temps, Grandier est arreté, sa maison fouillée, on lui pose des questions, toujours les mêmes. Grandier, après avoir donné inlassablement la même réponse, se renferme et se tait.
Il ose même, le fou, lancer quelques réparties ironiques. Les exorcismes durent un an, sans resultat : pire, les habitués commencent à ne plus supporter les obscenités des Soeurs.
Alors on va continuer cette mascarade, mais en cachette et individuellement à la demande de Grandier, prouvant encore une fois son intelligence acerée. C'est d'ailleurs la seule demande qu'on lui concèdera. Tout est mis en oeuvre pour faire de lui un devot du Diable : quand la toute jeune Soeur Claire est prise de remords et confesse qu'elle a tout inventé, c'est encore de la faute du Diable !
On lui emmene les Soeurs, elles tentent de se jeter sur lui, de l'embrasser, sauf Jeanne des Anges, qui le regarde comme une biche effarouchée. Et Grandier continue de nier, d'affirmer que tout est simulacre, qu'il est deja coupable à leurs yeux. Cet affront verbal insulte les braves defenseurs de la Foi. Grandier continue à nier la verité ? Qu'importe, il sera torturé.
Les pires sévices lui sont infligé, notamment dans la torture des Brodequins qui lui brisa de facon abominable les jambes. Le charme, la franchise et la tolerance ne sont apparament pas les seuls armes de Grandier, le courage en fait parti, puisqu'il ne dit pas un mot, n'avoue rien. Ne concède rien à ses bourreaux. Alors, en derniers recours de ce grandiloquent procès, on lui entaille le pouce : elle sera la preuve formelle que Grandier a signé de son sang un pacte avec le Démon.
Le 18 août, la sentence est declarée, il sera condamné à mort, selon la methode Ô combien charitable de l'époque, puisqu'il sera etranglé avant d'etre brûlé.
Mais comme il n'a pas avoué, n'a pas parlé, on l'humilie en le trainant dans toute la ville, il demande un confesseur qu'on lui refuse, veut parler au peuple mais on l'en empêche en lui jetant de l'eau bénite au visage. Quand un moine veut lui donner le baiser du pardon, Grandier y voit le baiser de Judas, et l'exprime à voix haute. On le frappe à coups de crucifix, on l'invective, on le hisse sur une civière puis on l'attache sur le bûcher.
Mais dans l'effervescence generale, on oublie volontairement ou non, de l'etrangler... il meurt brûlé vif devant son eglise et devant six mille personnes.
Urbain Grandier mort, les choses peuvent reprendre leur cours... ce ne sera pas le cas.
Les nonnes sont toujours possédées. Soeur Jeanne des Anges, encore eprise d'un attachement morbide envers Grandier, se revèle la plus hysterique... pourtant, on ne la voit plus comme la possédée du Démon. Un si beau visage, une telle souffrance dans ce corps tordu et bossu.
L'Eglise, dans sa grande intelligence, transforme les orgies sexuelles des nonnes en un mouvement miraculeux de foi et de repentir. L'aura de Jeanne change. Cette femme dont le corps et l'esprit souffrent, alors que l'objet de sa passion a disparu, ne serait-elle pas habitée par une puissance Angelique ? Encore une fois, trainée de poudre : Jeanne est presque béatifiée.
Les bandelettes avec lesquelles elle soigne les plaies qu'elle s'inflige sont utilisées par des malades. On visite le couvent. On reconnait en elle une presque sainte, une femme si bonne, touchée par la grâce de Dieu...
Beaucoup de bruit pour rien, comme dirait Shakespeare.
Un jeu aux proportions titanesques dans une si petite ville, dont les pions sont des hommes et des femmes manipulés par l'ombre d'un diable vacillant, tirant les ficelles de ces poupées de chair, dans un rire tonitruant. Et comme dans toutes histoires de diablerie, il y a un bouc-emissaire : en l'occurence une victime choisie, trop libre, que, d'une pirouette, l'on devait faire taire.
Et une histoire si édifiante, si cruelle, une hysterie diabolique qui change de nature aux yeux des hommes pour se muer en une légende. Une Ode à Dieu, à ses Saints...et ses Démons. Et chacuns d'entre eux se donnent la main.


