samedi 21 octobre 2006

En compagnie des loups


Little girl, this is to say, never stop upon your way, never trust a stranger friend, no-one
knows how it will end !

As you're pretty, so be wise !
Wolves may lurk in every guise !
Now, as then, it's simple truth, sweetest tongue has sharpest tooth !

Bienvenue dans le rêve de la petite Rosaleen, où les loups courent en meute et dévorent les jeunes filles qui se sont égarées dans les forêts - mais c'était tellement ravissant, toutes ces fleurs sauvages -, où les ours en peluche sont géants, où les horloges poussent tels des arbres.
Rosaleen, l'enfant aux lèvres rouges, l'enfant qui paresse dans sa petite chambre du grenier, entourée de ses poupées et d'un capharnaüm digne des esprits rêveurs. En bas, on a besoin d'elle mais qu'importe. Sa soeur, la brune Alice, s'en occupera à sa place. C'est qu'elle est active, Alice ! C'est qu'elle semble se mouvoir comme un poisson dans l'eau dans ce vase clos qu'est le monde qui l'entoure.
Pas Rosaleen.
Enroulée dans les draps de son lit défait, elle plonge avec délice dans le sommeil et rêve d'un village que n'auraient pas renié les frères Grimm. Dans ce village, elle vit avec ses parents, des paysans, pas loin de la maisonnette de sa grand-mère, perdue là-bas, à l'orée des bois. Dans cette réalité autre, réelle parce qu'imaginée, Alice vient de se faire dévorer par les loups, parce qu'elle avait défié les conseils des grandes personnes qui l'avaient suppliée de ne pas prendre ce chemin. Ce cadavre aux cheveux noirs ceints d'une couronne de fleurs sème le trouble et la colère dans le petit village, qui se promet de se débarrasser des loups, ce danger aux yeux brillants, qui capturent et piétinent les fillettes.


Et puisque les fillettes n'écoutent pas, il faut qu'elles aient un chaperon. La grand-mère est une source. Une source de bons conseils et d'histoires en tous genres, bonnet en dentelles et lunettes rondes et sourire faussement pincé. Une conteuse. Une mamie de porcelaine qui connait l'Animal qui habite l'Homme. Et parce qu'elle, elle a su déjouer les pièges de cet homme-animal, elle racontera trois histoires à sa petite-fille. Peut-être que cette enfançonne sera plus sage que son aînée ? La grand-mère fait se croiser plusieurs êtres et contrairement aux histoires des mamans, tout ne se terminera pas bien. Un homme quittant sa femme la nuit de ses noces, un jeune garçon pactisant avec le Diable, une paysanne, un peu sorcière, se vengeant d'une assemblée de notables, une jeune fille déambulant, sa nudité éclatante, entre les pierres grises d'un village qui pourrait être celui de Rosaleen, cent ans plus tôt. Ne pas "quitter le chemin", surtout.
 Ce qu'Alice a oublié, ce qu'Alice a payé de sa vie.
Enfance, errance et perte de l'innocence et le passage à l'age adulte et l'éveil à la sensualité. Prendre conscience de ce corps. Rosaleen, perdue jusqu'à s'y dissoudre dans son rêve, où elle revêt la cape du Petit Chaperon Rouge cousue par sa Grand-mère (en aurait-elle fait exprès ?), un chaperon fascinée par les loups, fascinée par ce que les loups disent d'elle et qui de fait, ne craint pas les mises en garde de sa grand-mère.


Au contraire...
Du point de vue de Rosaleen, l'homme est un animal fascinant. Voilà qui est curieux. Le loup est capable d'humanité. Capable de bassesse, de tromperies. Quand un élégant jeune homme aux sourcils qui se joignent la séduit dans la forêt enneigée, Rosaleen est, bien sûr, effrayée... mais si peu ! Le petit chaperon rouge voit les larmes couler des yeux du chasseur transformé en loup.
 "Pardonnes moi, je ne savais pas que les loups pleuraient." .
Il vient de commettre un crime, assassin de la sage grand-mère. Pour grandir et s'affranchir, le meurtre est de mise et pourtant, on n'imagine jamais que le bourreau peut, lui aussi, pleurer.
Le jugement est terrible, acéré comme la lame de la guillotine. Les loups ne sont pas que mensonges et bassesses et tromperies. Les loups cachent des êtres en détresse. Les griffes cachent une soif de tendresse insatiable. Comme cette jeune fille mi-femme mi-louve qui trouvera de la compassion et de la douceur chez un prêtre, homme qui derrière son uniforme saura voir les larmes et la tristesse derrière un museau sale et haï et redouté de tous. Ensemble, ils parlent le langage d'un temps révolu.
Le masque cache beaucoup de sentiments. Le masque nous révèle. Les baisers les plus doux cachent des crocs acérés. Le loup, la detruction et la confusion, sème le chaos et foule de la patte l'innocence la plus pure. C'est qu'il convient de se griffer aux ronces, pour atteindre cet état de quasi-perfection, l'adulte et l'enfant se donnant la main. Rosaleen ne le sait peut-être pas encore. C'est dans le chaos qu'elle, en acceptant la présence du loup, ce compagnon redoutable, son double et son reflet, devient femme.
Dans les cris, la peur, les larmes et le sang.
Devenir adulte, devenir femme, est un viol dont aucun chaperon rouge ne ressort indemne.

(La compagnie des loups de Neil Jordan, je le précise, est une libre adaptation de deux nouvelles d'Angela Carter dont j'ai déjà parlé ici : celle du même nom, et Louve-Alice.)