lundi 18 décembre 2006

La cruche brisée et la fin de l'innocence.

Ma grand-mère, que j'ai très peu connue, avait peut-être l'oeil en ce qui concerne les peintures.
Un jour, il y a bien longtemps, elle décida d'offrir à chacun de ses petits-enfants un tableau à accrocher au dessus du lit, un tableau qui les représenteraient.
Certains reçurent une jeune fille jouant dans les prés, un petit garçon assis sur l'herbe, des peintures toujours naturalistes baignée du parfum de l'enfance... peut-être, y avait-elle décelé la petite chose qui se rappelait à l'enfant choisi.
Pour ma part, je reçus cette peinture. Je ne savais pas, à l'époque, quelle main l'avait peinte.
Je l'avais trouvée jolie, très jolie.



J'étais fière, en jetant un oeil sur les autres peintures, d'avoir reçu la plus belle, à mes yeux. Elle m'avait paru la plus digne, la moins tranquille, la moins lumineuse.
Elle, la jeune fille, me semblait errer. Elle m'avait envoûtée dès que j'avais posé les yeux sur elle. Mes amours d'enfance étaient le plus souvent des coups de foudre. Il y avait cette sensation de perte. Tu me plais, je suis à toi. Je me suis abandonnée à cette peinture, à la mélancolie de la jeune fille, à ses roses, à la blancheur de sa robe, et à ce lion de pierre qui la regarde, et à ce ciel noir. Il allait bientôt pleuvoir.

Ces tableaux au dessus de nos lits faisaient office d'Ange-gardien.
Non pas que j'en manquais, mais j'avais bien une place en plus pour une jeune fille en fleur qui me plaisait. Après tout, j'avais soufflé beaucoup de moi en elle. Poussez vers la gauche vos armures et vos pattes de bouc, vous, envolez vous un peu plus haut ! La fille au regard triste s'avance...
Un jour, entre promenade dans le froid et lecture intensive, je la regardais. Longuement. J'étais émue. Tout cela me paraissait tellement triste. Je n'avais pas vu que cette jeune fille avait l'air perdu. Je ne savais si elle avait l'air triste, ou juste indifférent. Ou vide. Je n'avais pas vu sa robe un peu déchirée. Bien sûr, j'avais vu une partie de sa poitrine, mais ça me semblait naturel.
Et sa cruche cassée, et ses mains posées sur son sexe, un peu crispées, ces mains qui me semblaient étrangement présentes, vivantes. En colère ? Tout cela, je ne l'avais pas vu.
Ou plutôt, je l'avais vu, et ce mystère m'avait en partie envoutée... mais je n'avais pas regardé.
Ce tableau raconte une histoire.
Comme chez Roald Dahl, quand on lit Sorcières, où l'on nous raconte que certains enfants possédés vivent dans un tableau. Ils vivent des aventures qui nous seront à jamais inconnues. Il nous est permis d'imaginer. Et moi, j'imaginais, un flot initerrompu, pas toujours intéressant, et surtout sans logique. Mes pensées n'ont pas de limites, et ne sont pas polies : elles partent à droite, à gauche, et même en travers les une des autres.
Et j'ai pensé, avec une pointe d'effroi, mon coeur battant fort... cette fille, cet enfant, revient de la forêt. Elle a vu et subi la violence, la rage. Elle parait fantômatique, tellement absente, poupée fragile qui s'est aventuré trop loin. Pour elle, le regard du lion. Pour elle, la pluie qui va bientôt tomber. Elle y a rencontré le Loup. Plus rien ne sera jamais pareil.

La cruche cassée - Jean Baptiste Greuze. 1773.

vendredi 1 décembre 2006

The Gashlycrumb Tinies

Edward Gorey est un dessinateur américain que j'admire. Dessin étrange, oeuvre morbide et élégante, inspirée d'un XIXème siècle où se baladerait Jack l'éventreur, où les ombres d'Alice et Wendy joueraient sur les murs.

Des rasoirs rouillés et des bouteilles vides jonchent le sol, de la fumée sort de l'usine et Mme Lovett distribue ses Meat Pies tandis que dans la ruelle, Dracula abandonne le cadavre d'un avocat véreux.
On joue à cache à cache avec les rats. L'univers enfantin de Gorey n'est ni rose, ni douillet, ni réconfortant, sauf quand les héros sont des Chats.
Monde hivernal en noir et blanc, peuplé d'enfants aux yeux ronds et innocents qu'enveloppe déjà la silhouette mince de la Mort, qui, comme une maman, les protègent de son ombrelle. Comme si, paradoxalement, cette ombrelle les protégera d'un autre mal, inconnu, celui-là.
Comme le joueur de flûte de Hamelin, elle les amène ailleurs. Ils sont prêts pour le voyage. En Enfer ou au Paradis, je l'ignore.
Dans son ouvrage The Gashlycrumb Tinies paru en 1963, il rejoue l'alphabet cher aux enfants. Il joue sur la mort, l'innocence meurtrie, la curiosité, la désobéissance, l'angoisse enfantine, qui appellent, inconsciemment ou non, la Mort.
C'est un jeu sur le tabou ultime : Ennui, Tristesse, Douleur, Mort et Enfance ne se connaissent pas, ne frayent pas ensemble, ne sont pas destinées l'une à l'autre. Les enfants ne connaissent pas encore "la vraie vie" ! Ils n'ont aucune raison d'être tristes.
Et si chez la Comtesse de Ségur, la punition est sévère mais juste, Mr Gorey dessine des tableaux où l'imagination est Reine et l'humour, forcement noir et la punition... il suffit de jeter un oeil.

A is for Amy who fell down the stairs.
B is for Basil assaulted by bears.
C is for Clara who wasted away.
D is for Desmond thrown out of a sleigh.
E is for Ernest who choked on a peach.
F is for Fanny sucked dry by a leech.
G is for George smothered under a rug.
H is for Hector done in by a thug.
I is for Ida who drowned in a lake.
J is for James who took lye by mistake.
K is for Kate who was struck with an axe.
L is for Leo who swallowed some tacks.
M is for Maud who was swept out to sea.
N is for Neville who died of ennui.
O is for Olive run through with an awl.
P is for Prue trampled flat in a brawl.
Q is for Quentin who sank on a mire.
R is for Rhoda consumed by a fire.
S is for Susan who perished of fits.
T is for Titus who flew into bits.
U is for Una who slipped down a drain.
V is for Victor squashed under a train.
W is for Winnie embedded in ice.
X is for Xerxes devoured by mice.
Y is for Yorick whose head was knocked in.
Z is for Zillah who drank too much gin.



Et comme dirait Agatha Christie : "Et à la fin, il n'en resta plus aucun."