vendredi 9 mars 2007

Lucioles et chemin de fer...

Un champ de blé, des rails, une camionette noircie et renversée sur le bas-côté. Une petite fille sautillante en collants roses, deux têtes de poupées sur les index, s'y engouffre. A l'interieur, des lucioles. Mais tout le monde sait que c'est des fées, d'ailleurs la plus brillante s'appelle Titania. La petite discute avec elle, un sourire presque carnassier sur ses lèvres. Et lorsque le train passe dans un bruit assourdissant, la petite fille crie de joie.
La petite fille s'appelle Jeliza-Rose, et sa maman a des boucles blondes d'actrices du muet, le mascara qui coule et une toux atroce, en plus d'une cigarette aux lèvres, et sur la table de nuit, une seringue prête à s'introduire dans une veine palpitante. Elle a des chocolats mais ne les donne pas à sa fille, avec qui elle entretient une relation étrange faite d'amour, de pitié et de haine. Elle la prend dans ses bras en pleurant et s'excusant, en lui disant qu'elle l'aime, pour, l'instant d'après, lui refuser un chocolat avec un hurlement.
Son papa est une ancienne star du rock, lunettes de soleil pour cacher ses yeux bleus de junkie défoncé à l'héroine, cigarettes dans la poche et jean troué. Mais lui, vous dirait-il, a des rêves. Des rêves de viking, de reines et de rois, de marées et d'immortalité. Sur la table du salon, un vieux livre dans lequel il se plonge. Son rêve a une destination : le Royaume de Jutland, au Danemark. Assis sur le canapé, il sait qu'il y emmenera sa fille, sa "petite chérie", puisque son épouse se refuse à suivre ses pseudo-divagations. Et il le lit febrilement, ce bouquin à la couverture de cuir usée, tandis que la petite fille prépare méticuleusement sa seringue d'héroine dans la cuisine. Et pendant qu'il part en vacances, elle s'assoit sur ses genoux et lui parle de Lewis Carroll et comment Alice est tombée dans le trou.
Un matin, la mère se tord dans des convulsions atroces et meurt sur ce lit qu'elle ne semble avoir jamais quitté. Overdose d'héroine, une aubaine pour Jeliza Rose qui va enfin pouvoir satisfaire sa gourmandise de chocolats. Le père prend ses bagages, deux billets de train, et ensemble, partent à la campagne, dans sa maison d'enfance, une drôle de maison envahie par les écureuils. Jeliza-Rose est contente, même si elle n'a à emmener qu'une robe et ses amies de plastique, quatre têtes de poupées : Mystique, Satin Lips, Baby Blonde et Glitter. Sur place, l'enfant se rend compte, un peu déçue, qu'il n'y a rien autour de cette maison poussiereuse, sale et vandalisée. Il y a des rails, une maison habitée par deux êtres étranges et il y a des champs de blé. Avant d'aller s'y perdre, Jeliza-Rose prépare la dernière seringue d'héroine qu'elle aura à faire, celle qui sera fatale à son daddy, mais ça, elle ne le sait pas. Il est parti au Jutland pour un moment. A la rencontre des vikings, un casque à cornes remplacera le stetson. Il ira s'assoir à table et discutera avec Hamlet et Erik le Rouge, en même temps qu'il sera subjugué par la beauté d'Ophélie, avec ses algues dans les cheveux.Tideland est un conte de fées. Un conte de fées inversé et deformé comme cet arbre nu et tordu. Un conte qui montre, comme souvent, l'innocence pervertie par les adultes, par le monde réel. Ainsi,Jeliza-Rose est la petite soeur d'Alice au pays des merveilles , oeuvre dont quelques mots ouvrent d'ailleurs le film, et qu'elle lit avec passion.
Le papa pourrait être presenté comme le grand Roi du Jutland, et la mère comme la marâtre qui ne veut que du mal à sa fille. Les parents sont inexistants, car si l'on sent un lien entre la fille et le père, celui-ci est bien trop obsedé par ses propres rêves pour s'occuper convenablement de sa fille. Celle-ci,laissée à elle-même, ne peut que survivre par ses rêves, aussi étranges soient-ils.
Dans tout conte, il y a un ogre, ou une sorcière. Ce personnage, c'est Dell, la voisine, émule de Norman Bates, autrefois amoureuse du Père. Habillée de noir, une voilette et des lunettes étranges cachent son visage. Sorcière par son attirail vestimentaire, sorcière parcequ'elle a, dans sa jeunesse, mis le feu aux ruches de son père, fleurs dans les cheveux et longue robe rouge, et qu'elle a dansé près de ce feu de joie. Mais les abeilles se sont vengées. Elles ont tué sa mère. Puis, l'une d'elle lui a piqué la rétine, la rendant aveugle de l'oeil gauche.Ogre parcequ'elle est capable de douceur, pour se transformer en monstre de violence l'instant d'après, ogre aussi, quand elle se ballade dans la cuisine, un couteau à la main pour decouper un lapin et refusant de nourrir son frère quand il n'a pas accompli son travail.
Le frère, Dickens, est un jeune homme d'environ 20 ans, lobotomisé pour stopper ses crises d'epilepsie. Habillé d'une tenue de plongeur, il nage dans les champs de blé, se proclame capitaine de sous-marins, et raconte qu'un requin meurtrier se cache dans le coin. Mais lui, contrairement aux autres, le sait. Investi d'une mission, il le debusquera et le tuera. Ce sera la fin du monde et son pays des marées retrouvera la paix. Dickens est le prince charmant. Des explosifs ont remplacé la dague, un vieux sous-marin a remplacé le fier destrier, et des lunettes de plongée font office de casque. Et comme la Princesse est toujours éprise du Prince, la petite fille tombera amoureuse de ce personnage étrange, d'abord fascinée par son imagination, par cette cicatrice, là sur sa tête, et parcequ'il la fait rire. Et c'est avec une exitation non dissimulée qu'elle rentre tout de suite dans son jeu de chasse au requin. Pas de questions à se poser, c'est tellement évident. Peut-être aussi, parcequ'il est le premier à la traiter d'égal à égal, c'est à dire comme une enfant, puisque lui-même en est un, et pas comme une jeune adulte à qui on demande de tout comprendre, de tout assurer, que ce soit la drogue ou le bien-être des autres.L'ombre de la pedophilie plane, c'est un fait, dans ces baisers échangés ou ce grand dadais qui se couche, parcequ'il l'aime bien et qu'il joue, sur une enfant. Mais cela reste très pur. Il n'y a que le regard vicié d'un adulte pour se dire que ce qui se passe sous ses yeux est horrible. La petite fille est plus mûre que le garçon, et puis, tout est un jeu pour elle, et c'est elle qui mène la danse. Et ils ont le même âge. Tout le monde sait que l'imaginaire des enfants est moins rose que l'on veut nous le faire croire, et que lorsque les petites filles rêvent, c'est plus au grand méchant Loup qu'au prince charmant.
Dans Tideland, on parle surtout du mal adulte, ce mal comme une gangrène impossible à detruire. Les adultes se revèlent toujours decevants,quels qu'ils soient. Comme Dell que l'enfant prend pour un fantôme à la première rencontre, et qui sera attristée de voir qu'elle n'est qu'un être de chair et de sang. Et lui en voudra, même. Les parents ont aussi demissioné de leur job, ce tout petit travail qui consiste à aimer une enfant. Ils ne sont que des fantômes de leurs vies, puant la sueur et la cigarette froide, où bien, à l'image des uniques voisins, versent dans la folie et l'obssession.L'obssession, chez Dell,est la taxidermie. Son problème,c'est le temps qui passe... Dell n'est rien d'autre au fond qu'une enfant, l'enfant qui loue Dieu pour que rien ne change autour d'elle, que tout soit parfait et eternel. Alors bien vite, cette obsession prend corps et s'enracine, elle empaille les gens comme les animaux, les laissant allongés dans un lit ou assis sur une chaise, recrée un milieu de chaleur fausse et d'eternel Eden. Devant l'enfant, elle plantera un couteau dans l'abdomen du Père pour accomplir sa tâche, heureuse de revoir l'être aimé eternellement sous le toit voisin. Jeliza-Rose ne peut que la croire de toutes ses forces, quand l'Ogre lui dit qu'il sera vivant eternellement, pour ne pas être plus effrayée, ou pour moins pleurer. Et parceque c'est la norme, dans ce monde. Tout est à l'envers, c'est bien connu,comme dans les fantasmagorie. Alors, parcequ'elle aime bien son Papa et veut qu'il soit heureux, elle dépose dans le ventre ouvert deux têtes de poupées, Baby Blonde et Satine Lips. De toutes façons, c'était celles avec qui elle s'entendait le moins. Et sous les cris des têtes décapitées qui hurlent que ce châtiment est trop cruel, Dell referme le ventre.Ce n'est plus le rêve qui attend Jeliza-Rose, mais bien la schyzophrenie : ses fameuses têtes de poupées, Satine Lips, Glitter, Mystique et Baby Blonde represente un aspect de l'enfant, en même temps qu'elle possède les defauts inherents aux humains : celle-ci est médisante, celle-là est lâche, l'autre ne comprend rien, même si Mystique a sa preference. Pas de marraine la fée pour deposer des mots doux à l'oreille de la petite. Et puis,pour jouer, elle se deguise en petite femme, et sa robe blanche fait comme une robe de mariée, puisque dans son esprit, elle est bien mariée par ces baisers échangés,e t Dickens est son mari. Tout est à l'image de Jeliza-Rose, Gilliam ne se permettant aucun jugement, aucune morale, même s'il veut parfois choquer : tout y est vu sous le prisme de l'enfance, par les rêves, mais des rêves contaminés par l'absurdité et le malaise qui l'entoure, et deviennent des cauchemars. Jeliza-Rose, dans le monde réel, veille sur ses parents ou Dickens, dans le monde imaginaire, sur ses poupées. Tout ce qu'elle cherche, car les rêves des enfants sont souvent très simples, c'est un semblant de famille. J'epouserai Dickens, et toi, tu épouseras Dell, dit-elle , allongée contre le cadavre de son père. Qu'on lui donne le droit d'être un enfant, quitte, paradoxalement, à être enceinte d'un baiser de Dickens. Un ciel bleu, des blés couleur soleil... l'impression d'un instant figé, que l'automne est eternel, comme les citrouilles devant la maison de Dell... Halloween et ses fantômes.
Tideland est une fantaisie macabre. Une histoire qu'aurait affectioné Edward Gorey. Peut-être même Lewis Carroll et Monsieur Barrie. Sûrement Ranpo Edogawa.
Un film comme un cauchemar, comme une bourrasque, étrange et qui sent le souffre, et qui risque de ne pas plaire à tout le monde puisqu'il ne cherche pas à plaire à tout le monde. Un conte qui se serait dilué dans un film d'horreur ou son contraire (mais les films d'horreur ne sont-ils pas les contes de notre époque?) ou la réalité et les fantasmes se mélangent pour mieux nous y perdre, comme dans le terrier du Lapin ou se perdra Mystique.
Tideland se termine bien, et Tideland se termine mal. Tideland est une petite merveille sur l'enfance, ses démons, sa cruauté, ses rêves, rêves qui permettent de survivre malgré l'horreur. Mais lorsque les rêves, qui ont noyés ceux qui songent avec tant de frenesie et de folie, rencontrent brutalement l'atroce réalité, que le requin trouve sur son chemin le Prince qui vient livrer son combat, il n'en resulte que le chaos, l'horreur, le sang, et une petite fille avec des larmes sur ses joues rebondies, parceque le rêve est fini, peu importe que ce rêve soit incomprehensible pour les autres,o u qu'il soit plus effrayant et tordu que ceux des autres enfants. Et quand les fées reviennent, c'est un sourire sans vie que la petite offre. Ce sont mes amies, vous savez... les fées sont eternelles, heureusement. Leur lumière est là, même dans la peinture noire et rouge qu'offre n'importe quelle fin du monde.
L'enfance meurtrie, c'est un enfant sur les rails abandonnés. Un enfant qui demande, avec l'espoir qui brille dans ses grands yeux : tu seras mon ami? Tu viendras demain? Je t'attendrais.
Et puis de se retourner, partir, petite fille qui marche seule, dans la mélancolie de cet automne sans fin.

7 commentaires:

Mad a dit…

je comprends pas toutes les mauvaises critiques autour du film,il m'a l'air excellent et en plus il n'y a que de bons acteurs,d'ailleurs la petite joue dans le remake de King de la serie Kingdom Hospital qui est a l'origine de Von Trier

Fauna Amor a dit…

La pseudo-pedophilie,le fait que la petite prépare sans arrière-pensées les seringues de son père fait que beaucoup de gens se sont sentis mal à l'aise.Peut-être ont-ils perdus leur âme d'enfant,et sont incapables de voir un film avec les yeux d'un enfant.J'ai aussi pu m'apercevoir que le film était mieux "assimilé" par les femmes.
Quand tu l'auras vu,tu me diras ce que tu en as pensé.
Sinon,j'ai vu la série de Von Trier,mais n'ai pas regardé le remake de King.Je crois qu'elle joue aussi dans Silent Hill.A toi de me le confirmer,Mad Hatter.

Holly Golightly a dit…

Tu ne me croiras pas Fauna !
J'ai acheté ce film et l'ai reçu HIER ! Cette coïncidence me réjouit.
J'attends de le voir avant de te lire.

Fanny a dit…

La petite fille te ressemble...physiquement,je veux dire.:)
Pas vu le film,j'ai un peu hésité au vu des critiques;j'irai le louer et je viendrai dire ici ce que j'en ai pensé!
Bisous!

Mad a dit…

oué je peu comprendre que les gens incultes pour etre poli puissent y voir ce genre de choses,c'est dommage car ca n'est pas le but du film a mon avis,sinon oui c'est la meme filette que dans silent hill

Lamousmé a dit…

Encore une oeuvre qui me serait passée sous le nez san toi Fauna ;o)

Holly Golightly a dit…

Voilà, j'ai enfin regardé le film en DVD avec mon mari et nous avons beaucoup aimé ce très beau film, dont tu parles comme il convient de le faire. Je ne suis pas étonnée du tout de la mauvaise perception de ce film par des adultes qui pervertissent les visions de l'enfance nue et orgueilleuse. Je suis encore sous l'émotion de ce film. Chamboulée et émerveillée. Que pourrais-je ajouter à tes mots ?