A 3 heures du matin, parfois 4, je me découvre insomniaque.
A l'heure de me mettre au lit, vers Minuit ou 1 heure, car j'ai toujours un peu de mal à aller me coucher, je reprend mon fil imaginaire, me glisse sous les draps et prend la pose que je préfère.
En chien de fusil. Position foetale. Le bras sous la joue, les genoux hauts, les jambes croisées, des jambes artistiques. En boule, comme les chats, le nez dans la peluche défraîchie.
Et je pense.
C'est toujours à cette heure-là, l'heure appelée Heure de Tombal; parce que c'est à cet instant là, j'en suis sûre désormais, que Lord Tombal a la première fois étendu ses ailes; que les pensées les plus incongrues me viennent. La nuit est étrange, si les pensées sont toujours noires, elles sont rarement tristes. Tout au plus angoissantes. L'angoisse, et l'angoisse de cette angoisse, et l'angoisse du pire. Angoisse est un mot très laid à prononcer. J'angoisse sur ce "goi" qui ne veut rien dire, et quand bien même il veut dire quelque chose et que quelqu'un me le prouve, je ne le croirais pas.
J'angoisse sur les futures douleurs à venir. Celles de la tête, elle qui pulse sans jamais s'arrêter, et surtout celles du coeur, qui pulse au même rythme. Voilà au moins quelque chose qui s'accorde, le coeur et la douleur.
Fermer les yeux et rester immobile. Se retourner sur le ventre et regarder la fenêtre jamais fermée, parce qu'il y a toujours un petit garçon pour venir jouer un air de flûte. Les soirs de tempête, courir pour fermer les volets de bois, de peur qu'ils ne s'envolent, arrachés par Eole. Mais avant, prendre soin de pencher la tête dehors et d'en profiter. Et rire toute seule. Les soirs de tempête, je dors bien. Je me laisse bercer. Le petit garçon sera à l'abri ailleurs.
Ce soir, pas de tempête. Un peu de chaleur, et dans ma tête, un hurlement : "la chaleur ! comme je hais la chaleur !".
Soupirer. Pencher la tête, voir la lune. Ronde, pleine, Mère Vieillesse. Les amis sur les murs papotent. Celle qui a des fleurs dans les cheveux et un vase cassé dans les bras, celle qui a la voix la plus douce, murmure : "est-ce la peine de te retourner dans les draps, encore ? j'ai compté trois mouvements de jambes, deux étirements de bras, un grognement et deux soupirs, 6 tentatives de fermer les yeux."
Le tableau est perspicace.
Durant les nuits, les pensées volent toujours vers ceux qu'on aime. Les Morts. Le besoin de certains d'entre eux est presque viscéral. Penser aux ratés, parfois; aux abandons, quels qu'ils soient, souvent; ou au Grand Départ, presque tout le temps. Etonnement calme. Ce n'est pas une de ces nuits où l'on prie, en fermant très fort les yeux, pour pouvoir enfin, dormir. Ce n'est pas un de ces moments où la seule chose qu'on désire réellement, le seul luxe, est de juste dormir.
Un chat gris profite de l'hibernation mentale pour sauter sur le lit, agile, silencieux et débarrassé de son chapeau de mousquetaire et de ses bottes cirées, noble descendant d'un ami, le Chat Botté. Il enfonce une patte dans l'estomac, observe (a-t-il vu un petit garçon au sourire diabolique à la fenêtre ?) et s'allonge finalement sur la poitrine de sa "maîtresse", non sans lui avoir donné un coup de museau sur son nez long et pointu.
Ô Noble Titus, de retour de promenade dans la cuisine ?
Mrrrrrrrr... répond le Chat.
Ô Brave Titus, cesse de me pietiner le ventre....
Mrrra ? répond le Chat.
Infâme Titus, je ne suis point ton oreiller, ton paillasson, ton aire de repos !
Maoua, répond le Chat.
Il a dit Maman.
Il convient de chasser cette idée atroce.
Enfouir ses mains dans les cheveux, malaxer et masser. Quand je me frotte la tête de cette manière, je prends bien vite l'apparence d'un ours, qui ferait fuir le Sandman lui-même. Mais peu importe. Il y a des ours qui dansent dans les étoiles.
Satisfaction ultime quand on bande tous ses muscles, frotte légèrement ses yeux et enfin se détend, en poussant un gémissement étrange - celui que fait l'Ours, parait-il, en se réveillant dans sa grotte, ou sur son étoile. Les jambes retombent sur le matelas et les bras se croisent sous la tête.
Le Chat, dans le rayon de lune, observe. Je devine, dans les prunelles vertes, une forme de mépris. J'ai envie de dormir, sussure-t-il.
Jouer. Lever une jambe. La jambe retombe sur le matelas. A peine retombée, l'autre se lève. Si je plie les genoux, je fais du vélo. Les paysages défilent déjà devant mes yeux.
Se lever, le chat dans les bras.
Ou plutôt, ramper en dehors du lit. Entre attendre debout, ou allongée, un rayon de lumière, un léger rayon, ceux où l'on peut voir la poussière danser, il faut choisir. Se promener devant la bibliothèque, faire les 100 pas et attraper un recueil de John Keats, et le serrer très fort dans les bras, comme si ce livre était un enfant. Puis, s'assoir devant le Miroir. Satanée chose, aux entrailles éléctriques ! Je me découvre dépendante de toi comme je le suis de cette horreur. Et sortir une cigarette, la tapoter - habitude - sur le bureau. Et puis, geste mille fois répeté, l'allumer. Quand la fumée monte à la tête, aucune résistance. Auto-destruction enclenchée.
S'assoir, se relever. Tea Time. Ne pas oublier le breuvage de chaque heure, mon thé, mon précieux thé. S'il est trop chaud, attendre qu'il refroidisse un tout petit peu, mais juste un peu.
Entre Neptune et Saturne.
Devant le miroir, lire, se lire, un poème de celui qui écrit sur l'onde.
N'importe lequel. Un mot s'installe dans le coeur, un autre fait rempart à la douleur. Des gens écrivent. Qui est celui qui envoie des messages toutes les nuits, des messages qui n'ont jamais de réponses ? C'est inquiétant. Voilà un autre message qui arrive à grands renforts de trompettes, pour me dire que je suis vraiment bizarre, mais au fond, "je suis persuadé que vous êtes quelqu'un de gentil". Ricanements. A la poubelle. S'il s'était arrêté à la bizarrerie supposée (ou pas), je n'aurais rien dit. Question d'habitude. Mais soupconner que je puisse être gentille...
Le Monsieur s'ennuie vraisemblablement pour le faire remarquer.
Une autre lettre, là. Des histoires d'amours malheureuses. Ah ! Je n'ai pas le temps pour ça.
La nuit, j'irradie. Un sentiment de puissance se propage dans l'être tout entier, et peu importe les imbéciles qui continuent de m'ennuyer. Prendre le crayon - quand on le retrouve - pour écrire, écrire.
Et écrire.
La Nuit à la lune est toujours intense.
Aucun bruit, sauf le ronflement du vieux Chien. Parfois, un hibou. Le chant du hibou m'envoie des frissons dans l'échine et m'apaise.
Une petite musique de nuit, une musique classique. La voix d'un contre-ténor, ou un violon italien et fantaisiste. Une viole de gambe anglaise et quelques orgues faussement austères.
Sourire, comme le Chat du Cheshire. Attraper une idée ici, une autre là, et le fil se déroule de lui-même. Brûler d'un trop-plein, brûler comme ça, oui ! La seule brûlure noble, la seule brûlure qui vaille, peu importe Après.
Ensuite, dans la frénésie envahissante, devant le Miroir, les livres ouverts, dans les idées et autres Rêveries qui s'entrechoquent, une pensée plus profonde. Du moins, une pensée nouvelle qui mérite quelques secondes d'attention.
Laisser la cigarette se consumer, pendant que la tête dans la main, on imagine quelque chose. Et gare à ceux qui dérangeraient alors qu'on se retourne en nous-mêmes. Vite, le cahier, le crayon, les feuilles blanches, et celle-ci qui est tachée de quelques gouttes de thé ! Cette nouvelle idée sera un nouveau départ.
Un autre jeu aimé, pendant mes insomnies, consiste à fermer les yeux devant une feuille blanche, est de laisser partir l'imagination en ligne droite. La main, instrument alors indépendant et plein de vie, note rapidement tous les mots qui s'imposent à l'esprit, et ça commence ainsi : Feu joie qui suis-je pour investir le château fort dément des landes enfievrées embranchement.
Et ça continue ainsi.
L'horloge derrière, qui ne sonne que lorsqu'elle le souhaite, cette horloge mal huilée et décalée, fuit le temps autant que moi. L'important est d'oublier les apparences et de vivre en soi, disait Lady Gertrude. Quelque chose comme ça.
Une douleur, quelque part. Ici, l'embryon d'un souvenir triste. Encore ailleurs, des questions sans réponses. On a beau ouvrir des livres et questionner, jamais de réponses, encore moins de raisons. Celle-ci me boude parfois depuis que je l'ai oubliée, un jour de printemps, derrière un bureau d'écolier.
Là, mes Contes d'Outre-Tombe.
L'important est d'oublier les apparences. Et puis le reste. Savoir s'il faut écrire "peut-être" ou "sûrement".
5 heures et 16 minutes.
Five O'Clock and Sixteen minutes.
Quand un bruit que je connais bien, et pas le chant du hibou, parvient à mes oreilles, je tourne la tête vers la fenêtre. Attendre toujours un peu afin d'en être sûre, et réellement sûre, et puis,se lever, pieds nus, et l'ouvrir encore plus grande, dans un grand geste. Le Chat à côté, digne et raide comme Bastet, et un éclair, là-bas, tout là bas, à droite, là où le ciel est bleu roi, le vois-tu ?
Le tonnerre arrive. Les éclairs. Avec un peu de chance de la tempête, et beaucoup de vent. Après eux, la pluie aimée. Une allure de fin du monde. Le temps à la démesure de mes pensées. Ce serait le meilleur moment pour aller se promener.
Allons, tous ! à défaut de se promener, il est temps de se mettre au lit, en boule sous les couvertures. Laisser les livres ouverts sur le bureau, ne pas ramasser celui qui est tombé. Ne pas terminer sa tasse de thé. Voir dans le noir. Ecouter, entendre.
Dormir un peu, un court petit moment de repos dans les bras de Morphée, et se lever au matin, pour voir la rosée sur les brindilles d'herbe, et les flaques d'eau sur le bitume, les oiseaux qui s'envolent et peut-être un arc-en-ciel.
mardi 27 mai 2008
mardi 6 mai 2008
Fur
Je précise en préambule, comme le film le fait grâce à un carton, que cette oeuvre ne propose pas une biographie juste de la formidable artiste qu'était Diane Arbus, mais plutôt une phantasmagorie à son sujet.
Je précise également que le personnage de Lionel Sweeney est inspiré de Stephen Bibrowski, un freak ayant "travaillé" pour Barnum entre autre.
Rebaptisé Lionel the Human Lion, entre autre surnom. Un homme entièrement recouvert d'une fourrure dorée, parce que sa mère, disait-elle, a vu un lion, à moins que ce ne soit un loup, alors qu'elle était enceinte : le choc et l'effroi ressenti devant la Bête lui fit accoucher d'un enfant-lion.
Un homme beau, et fascinant qui parlait et écrivait 5 langues. Une élégance rare, tant physique que morale, contrairement à ce qu'on lui demandait de faire lors des tournées de Freakshow : jouer à la bête, susciter la peur, peut-être le ridicule. Je le sais drôle, et l'imagine bien un livre dans un sac avant de se déguiser pour monter sur scène. Mon affection pour lui est immense, et je sais qu'une Amie l'aime comme moi.
Le film débute à la fin des années 50.
Diane (prénom qu'il faut prononcer à la française), vit à New York, dans un immeuble huppé d'un quartier chic. Mariée à Alan, photographe de mode important dont elle est l'assistante dévouée, Diane a deux filles, Grace et Sophie. En ce jour, Alan organise, avec les parents de Diane, fourreurs de leur état, un défilé dans leur appartement.
Au milieu des mannequins, Vénus splendides à la fourrure, Diane s'active, court à droite et à gauche, allume les cigarettes de l'une et de l'autre et n'a même plus le temps de fumer la sienne. Ses parents continuent de donner leurs précieux conseils, la Mère s'agace de voir que sa fille soit si mal habillée, si peu désirable, son mari la remercie et l'embrasse en se demandant ce qu'il ferait sans elle.
Aucun ne se rend compte de l'angoisse qui étreint son coeur, de l'impasse dans laquelle elle se retrouve, et dans laquelle elle étouffe.
Diane constate, le même soir, entre débordement de larmes et poings crispés, qu'un camion de déménagement s'arrête en face de chez elle. Très vite, elle remarque un homme masqué, masque qui, accompagné des objets et meubles étranges que l'on monte dans l'immeuble, l'intrigue.
Voici venir le nouvel arrivant, son nouveau voisin.
Lorsque l'homme lève les yeux, comme attiré par le regard qu'il sent sur lui, et que leurs regards se croisent l'espace d'un très court instant, Diane a le coeur qui bat la chamade. Cet homme masqué, en à peine une petite minute, fait bouilloner en elle la sève qui s'était tarie.
Elle décide un peu inconsciemment, curieuse et impatiente, qu'elle ira le voir, pour le prendre en photo. En se rendant chez lui, grâce à une clef venue merveilleusement jusqu'à elle grâce à un conduit, Diane découvrira un Freak, du nom de Lionel Sweeney, un homme atteint d'hypertrichose - maladie qui recouvre tout le corps de longs poils qui peuvent être assimilés à une fourrure - rencontre qui changera sa perception de la vie et de son art à jamais.
Fur est un film sensuel et ouvertement féminin, qui dès le début, nous convie au voyage mental. La fourrure, l'eau, les masques et le monde de l'enfance en font partie intégrante. Et comme Fur est également un film de paradoxes, ces élèments se retrouvent dans l'appartement du nouvel arrivant, soit un homme. Diane, cette femme frustrée et sclérosée, en fuyant un temps son appartement, retrouve dans ce début de voyage sa féminité cachée.
Diane voyage. Un voyage émotionnel.
Elle habite au rez de chaussée, il habite au dernier étage, presque sous les combles. Elle monte les étages de l'immeuble qui la sépare de sa nouvelle passion. Un silence religieux l'accompagne. En bas, à l'image de la famille Arbus, c'est propre, beau, éclatant, les escaliers sont spacieux. Une image parfaite de bonheur lisse et tranquille, fermée à clef par ses habitants.
En haut, c'est différent. Toujours plus haut, la peinture au mur s'éfface, les couleurs s'assombrissent, le papier peint est déchiré, un état de dégradation mais surtout le parfum du passé, comme si personne n'était monté là depuis bien longtemps.
Les escaliers se rétrécissent, les escaliers tournent en rond... des escaliers qui peuvent se rapprocher de ceux en colimaçon de la mémoire tel que l'expose Virginia Woolf dans le merveilleux Orlando. Il n'y a plus de lumière, sauf quand Lionel ouvre la porte.
Dès que la porte nous est ouverte et qu'un regard brun se pose sur Diane, sur nous, Fur se dévoile sensuel. Une relecture de la Belle et la Bête, un conte, jusque dans ses symbolismes.
On s'assoit, on se regarde, on se parle. L'un, malade de surcroît, est chasseur.
L'autre est la proie consentante.
L'un est ouvertement manipulateur, et foncièrement intelligent... il comprend, avant même que la Belle n'en parle, que cette femme-là n'est pas comme les autres. Qu'elle a des désirs enfouis, des envies de folie, une rage d'aimer tout ce qui s'éloigne des conventions, qu'elle étouffe dans ce milieu reglé comme une horloge et conventionnel. Il sait à l'avance, comme un magicien, tout ce qu'elle cache. Le dialogue est franc et impudique. Il la pousse à avouer ses pulsions, ses interêts, ses manques.
Elle, l'exhibitionniste, se plait à dévoiler sans fards ses tourments et ses désirs, sexuels ou amoureux. Lui, le voyeuriste , qui a un télescope pour espionner sa voisine, une freak sans bras, l'écoute, voit, la voit. Débarrassé des apparats et du paraitre, il ne la juge ni ne la condamne.
Sensualité dans les regards échangés, sensualité dans le regard donné à l'autre. De la curiosité réciproque (si Lionel est le monstre, il dira, et cela est juste, que sous son apparence "normale", Diane est plus monstrueuse que lui) nait le désir, et du désir nait la passion. Un jeu sur l'inconnu si attractif, si excitant, le mystère, un jeu où l'on risque de se brûler les ailes, ou de perdre ce qui est déjà acquis... l'éclatement de la cellule familiale.
Lewis Carroll est bientôt convoqué : un lapin blanc sert d'animal de compagnie à Lionel. La clef dans les conduits ouvre les portes d'un monde inconnu. Le livre en lui-même est lu par Sweeney à l'une des filles de Diane.
Lionel, lui, vivant dans une sorte de maison faite de bric-à-brac, et ceci est familier, échappe à toutes notions de réalité. Autre temps, autre lieu, ou peut-être celui des Songes.
L'oeil, le regard, le troisième oeil.
Ce que l'on voit et ce que l'on devine. Diane, dans son bel appartement, mariée à un homme doué et mère de deux jolies enfants, jeune femme par hérédité riche et oisive, pourrait mener, comme le laissent suggérer les parents de la dame, une vie heureuse.
Tout lui est donné pour être heureuse.
Tout le monde semble lui hurler qu'elle devrait être heureuse.
Mais Diane s'étiole et se fâne avant l'heure. Tous la voient, tous lui parlent, mais tous s'arrêtent à la belle façade qui leur est offerte. Petite robe bien repassée et bouttonnée jusqu'au cou, dont les couleurs ternes semblent invariables, chignon impeccable, pas une tache, pas même un poil en trop. Diane, attirée par la pilosité, vue comme un élèment de dégoût et de rejet par la bienséance, un manque de civilité, embrassant violemment le poignet velu de son époux avant de s'arrêter parce qu'il en rit, a appris à canaliser, presqu'inconsciemment, ses désirs et pulsions animales. Le chignon pour empêcher les mèches folles de voler, la petite robe pour passer inaperçue.
Societé des apparences dans laquelle évoluent ces riches familles New Yorkaises, représentation quasi-parfaite des couvertures pour Vogue qu'Alan prend en photo, sourires figées et bonheur éternel, couleurs acidulées et l'on s'arrête à la couverture.
Ouvrir le livre prend trop de temps, fait trop souffrir, oblige à trop de choses... il y a le regard de l'autre, qui juge et blesse, le regard comme une mini caméra intérieure qui est le miroir de l'enfant qui continue de vivre en nous ... poussée en ce sens par Lionel, Diane revisite ses propres souvenirs : adulte, elle ouvre une minuscule porte dans son cerveau, sa mécanique intérieure. Ici, à l'abri des autres, elle observe ses souvenirs, mais de loin, comme on regarde un vieux film, comme Alice est condamnée à observer Wonderland parce qu'elle est bien trop grande pour y entrer. Redevenue enfant, elle se rend compte que l'attrait de la bizzarerie était en elle depuis le début... son attirance spontanée envers un petit garçon défiguré, qu'elle considère beau, de son observation mi-clinique-mi angoissée d'un clochard mort sur un banc, et ses désirs de mort, cet attrait morbide qui la pousse à grimper à la fenêtre de son immeuble, sur le point seulement, de se jeter en bas. Ou plutôt, de s'envoler. On devine toujours très vite quand le monde qu'on nous propose, et son étroitesse, ne sont pas pour nous.
Le lien, de partage, de leg, de la famille. Chacun laisse son empreinte, qu'elle soit figuré ou propre, en quelqu'un, ou quelque part.
Les deux filles du couple sont les enfants de leurs parents : Grace, l'ainée, pense fermement que quelque chose ne va pas avec sa mère. Le leg du père est en elle, tant elle lui ressemble. Elle est sévère et déjà mature; la mère, dans son esprit, est déjà condamnée, ne répondant pas, ou plus, à son statut de mère et d'épouse. Au contraire, Sophie, la cadette, a en elle une forme d'étrangeté, qui la poussera, comme sa mère avant elle, à monter les escaliers à la rencontre de l'homme qui s'y cache. Son étangeté, du moins, ce que les gens considèrent étrange, est donné dès le début : sa première apparition dans ce théatre, elle la fera déguisée d'un costume de lapin , roulant sur une trotinette dans des couloirs trop étroits pour elle.
Contrairement à Grace qui ignorera, superbe et hautaine, Lionel, l'enfant brune se plaira en sa compagnie, justement dans ce qu'il a de monstrueux. Son regard à elle est celui de l'enfance : elle grimpe sur la pointe des pieds jusqu'en haut, et rit d'effroi quand une voix grogne son prénom derrière la porte. Elle n'éprouve aucune peur à le laisser s'assoir sur son lit pour qu'il lui raconte les aventures d'Alice. Lionel lui fera cadeau de son bien aimé lapin blanc. Juste un autre leg.

Sophie peut être vue comme la réplique enfantine de Diane, se mouvant dans un monde refusé à l'enfant que fut Diane, allant spontanément vers les Freaks. Lors de la soirée donnée par sa mère, elle est la seule à s'amuser et à ne pas être intriguée par les nains, les soeurs siamoises ou les géants qui l'entoure.
Si la passion de Diane pour l'étrange est melée à une certaine forme de danger, peut-être de perversité, celle de Sophie est d'une pureté absolue, tendant instinctivement vers tout ce qui sort des sentiers communs. Peut-être que si Diane est attirée vers cela, c'est qu'elle n'a pas perdu les peurs, les angoisses, et les désir de l'enfant qu'elle était, l'enfant dans les vieilles bobines qu'elle repasse derrière ses yeux clos. Elle n'est plus femme, mais enfant, une enfant qui redécouvre le monde, empreinte d'une réserve naturelle, jetant des petits coups d'oeil malicieux autour d'elle. Alan, lui, si bien integré dans la vie, et Grace, déjà une petite femme rigide, ne peuvent tout simplement plus faire le chemin inverse. Et même quand ces gens le tentent, il est déjà trop tard. Quand Alan se rend compte que sa femme lui échappe, il se laisse pousser barbe et moustache, dans le but de lui plaire à nouveau. Le procedé peut paraitre touchant, mais l'homme est définitivement cloitré dans le monde de l'apparence.
Le leg de la famille est lourd à porter. Richesse, statut social, et jugements. Celui des autres, compagnons de route trouvés par hasard mais Présence dont l'absence est atroce, permet de vivre et survivre. Le leg de Lionel - cette révelation faite Homme - à Diane sera sa fourrure, fourrure qu'il a rasée, cousue comme un manteau, cadeau du mourant à celle qui l'aime, et qu'elle ne quittera pas. La protection de la seconde peau, la protection de l'ami, son appartenance voulue à un monde qui est sien depuis le début. En dessous, et tout ceux qui ont une peau de loup le savent, elle est protégée.
Fur, en convoquant l'univers du conte et de sa symbolique précieuse, donne à voir un film qui se partage entre réalité et illusion, entre fascination et morbidité. Un film troublant, si l'on accepte de rentrer dans le jeu et dans ses facilités, troublant puisque melé à l'infini des notions d'enfance, pureté du regard et tolérance vis-à-vis des autres, et surtout de la différence.
Ici, on ne parle finalement que de phantasmes considerés bizarres par la grande majorité... la fascination pour un cadavre, être nu au milieu de gens nus, et surtout, faire l'amour avec une bête, ce qui lui donne cette atmosphère malsaine, que prennent les rêves et cauchemars des vieux enfants. Atmosphère troublante comme l'eau, jouant pratiquement sur toute sa longueur sur les non-dits, et les silences. Des silences qu'il est aisé de remplir.
Lionel, personnage à la fois de feu et d'eau, ne montre que rarement sa douleur et sa souffrance, évoquée là encore, uniquement dans les vieilles video qu'il passe dans son antre, les vieilles photographies, et dans la voix, élèment le plus important, peut-être, du personnage... il est impossible de vouloir se passer de cette voix qui ressemble à du velours. Les non-dits et les silences, la réalisation faussement académique de Shainberg donnent au film une allure d'écrin, une aura de secrets, ce que n'aurait pas désavoué Arbus, elle qui disait qu'un "photographe est un secret sur un secret. Plus il en dit, moins vous en savez".
Mais ne surtout pas faire l'erreur de penser qu'il s'agit d'un biopic juste et exact. Aucun biopic n'est ni juste, ni exact.
C'est une rêverie sur une artiste, une femme, qui finit par se suicider en 1971, s'échappant de la vie, plutôt que de s'envoler par la fenêtre, à grands coups de rasoirs et médicaments, pour calmer ses tourments. S'appuyant sur des évenements ayant réellement existé, certe, mais c'est tout.
Et la volonté de ne pas en faire un biopic cadenassé est si rare que je souris.
Je précise également que le personnage de Lionel Sweeney est inspiré de Stephen Bibrowski, un freak ayant "travaillé" pour Barnum entre autre.Rebaptisé Lionel the Human Lion, entre autre surnom. Un homme entièrement recouvert d'une fourrure dorée, parce que sa mère, disait-elle, a vu un lion, à moins que ce ne soit un loup, alors qu'elle était enceinte : le choc et l'effroi ressenti devant la Bête lui fit accoucher d'un enfant-lion.
Un homme beau, et fascinant qui parlait et écrivait 5 langues. Une élégance rare, tant physique que morale, contrairement à ce qu'on lui demandait de faire lors des tournées de Freakshow : jouer à la bête, susciter la peur, peut-être le ridicule. Je le sais drôle, et l'imagine bien un livre dans un sac avant de se déguiser pour monter sur scène. Mon affection pour lui est immense, et je sais qu'une Amie l'aime comme moi.
Le film débute à la fin des années 50.Diane (prénom qu'il faut prononcer à la française), vit à New York, dans un immeuble huppé d'un quartier chic. Mariée à Alan, photographe de mode important dont elle est l'assistante dévouée, Diane a deux filles, Grace et Sophie. En ce jour, Alan organise, avec les parents de Diane, fourreurs de leur état, un défilé dans leur appartement.
Au milieu des mannequins, Vénus splendides à la fourrure, Diane s'active, court à droite et à gauche, allume les cigarettes de l'une et de l'autre et n'a même plus le temps de fumer la sienne. Ses parents continuent de donner leurs précieux conseils, la Mère s'agace de voir que sa fille soit si mal habillée, si peu désirable, son mari la remercie et l'embrasse en se demandant ce qu'il ferait sans elle.
Aucun ne se rend compte de l'angoisse qui étreint son coeur, de l'impasse dans laquelle elle se retrouve, et dans laquelle elle étouffe.
Diane constate, le même soir, entre débordement de larmes et poings crispés, qu'un camion de déménagement s'arrête en face de chez elle. Très vite, elle remarque un homme masqué, masque qui, accompagné des objets et meubles étranges que l'on monte dans l'immeuble, l'intrigue.Voici venir le nouvel arrivant, son nouveau voisin.
Lorsque l'homme lève les yeux, comme attiré par le regard qu'il sent sur lui, et que leurs regards se croisent l'espace d'un très court instant, Diane a le coeur qui bat la chamade. Cet homme masqué, en à peine une petite minute, fait bouilloner en elle la sève qui s'était tarie.
Elle décide un peu inconsciemment, curieuse et impatiente, qu'elle ira le voir, pour le prendre en photo. En se rendant chez lui, grâce à une clef venue merveilleusement jusqu'à elle grâce à un conduit, Diane découvrira un Freak, du nom de Lionel Sweeney, un homme atteint d'hypertrichose - maladie qui recouvre tout le corps de longs poils qui peuvent être assimilés à une fourrure - rencontre qui changera sa perception de la vie et de son art à jamais.
Ce que je prefère, c'est aller là où je ne suis jamais allée.
Diane Arbus.
Diane Arbus.
Fur est un film sensuel et ouvertement féminin, qui dès le début, nous convie au voyage mental. La fourrure, l'eau, les masques et le monde de l'enfance en font partie intégrante. Et comme Fur est également un film de paradoxes, ces élèments se retrouvent dans l'appartement du nouvel arrivant, soit un homme. Diane, cette femme frustrée et sclérosée, en fuyant un temps son appartement, retrouve dans ce début de voyage sa féminité cachée.Diane voyage. Un voyage émotionnel.
Elle habite au rez de chaussée, il habite au dernier étage, presque sous les combles. Elle monte les étages de l'immeuble qui la sépare de sa nouvelle passion. Un silence religieux l'accompagne. En bas, à l'image de la famille Arbus, c'est propre, beau, éclatant, les escaliers sont spacieux. Une image parfaite de bonheur lisse et tranquille, fermée à clef par ses habitants.
En haut, c'est différent. Toujours plus haut, la peinture au mur s'éfface, les couleurs s'assombrissent, le papier peint est déchiré, un état de dégradation mais surtout le parfum du passé, comme si personne n'était monté là depuis bien longtemps.
Les escaliers se rétrécissent, les escaliers tournent en rond... des escaliers qui peuvent se rapprocher de ceux en colimaçon de la mémoire tel que l'expose Virginia Woolf dans le merveilleux Orlando. Il n'y a plus de lumière, sauf quand Lionel ouvre la porte.
Dès que la porte nous est ouverte et qu'un regard brun se pose sur Diane, sur nous, Fur se dévoile sensuel. Une relecture de la Belle et la Bête, un conte, jusque dans ses symbolismes.On s'assoit, on se regarde, on se parle. L'un, malade de surcroît, est chasseur.
L'autre est la proie consentante.
L'un est ouvertement manipulateur, et foncièrement intelligent... il comprend, avant même que la Belle n'en parle, que cette femme-là n'est pas comme les autres. Qu'elle a des désirs enfouis, des envies de folie, une rage d'aimer tout ce qui s'éloigne des conventions, qu'elle étouffe dans ce milieu reglé comme une horloge et conventionnel. Il sait à l'avance, comme un magicien, tout ce qu'elle cache. Le dialogue est franc et impudique. Il la pousse à avouer ses pulsions, ses interêts, ses manques.
Elle, l'exhibitionniste, se plait à dévoiler sans fards ses tourments et ses désirs, sexuels ou amoureux. Lui, le voyeuriste , qui a un télescope pour espionner sa voisine, une freak sans bras, l'écoute, voit, la voit. Débarrassé des apparats et du paraitre, il ne la juge ni ne la condamne.
Sensualité dans les regards échangés, sensualité dans le regard donné à l'autre. De la curiosité réciproque (si Lionel est le monstre, il dira, et cela est juste, que sous son apparence "normale", Diane est plus monstrueuse que lui) nait le désir, et du désir nait la passion. Un jeu sur l'inconnu si attractif, si excitant, le mystère, un jeu où l'on risque de se brûler les ailes, ou de perdre ce qui est déjà acquis... l'éclatement de la cellule familiale.
Lewis Carroll est bientôt convoqué : un lapin blanc sert d'animal de compagnie à Lionel. La clef dans les conduits ouvre les portes d'un monde inconnu. Le livre en lui-même est lu par Sweeney à l'une des filles de Diane.Lionel, lui, vivant dans une sorte de maison faite de bric-à-brac, et ceci est familier, échappe à toutes notions de réalité. Autre temps, autre lieu, ou peut-être celui des Songes.
L'oeil, le regard, le troisième oeil.
Ce que l'on voit et ce que l'on devine. Diane, dans son bel appartement, mariée à un homme doué et mère de deux jolies enfants, jeune femme par hérédité riche et oisive, pourrait mener, comme le laissent suggérer les parents de la dame, une vie heureuse.
Tout lui est donné pour être heureuse.
Tout le monde semble lui hurler qu'elle devrait être heureuse.
Mais Diane s'étiole et se fâne avant l'heure. Tous la voient, tous lui parlent, mais tous s'arrêtent à la belle façade qui leur est offerte. Petite robe bien repassée et bouttonnée jusqu'au cou, dont les couleurs ternes semblent invariables, chignon impeccable, pas une tache, pas même un poil en trop. Diane, attirée par la pilosité, vue comme un élèment de dégoût et de rejet par la bienséance, un manque de civilité, embrassant violemment le poignet velu de son époux avant de s'arrêter parce qu'il en rit, a appris à canaliser, presqu'inconsciemment, ses désirs et pulsions animales. Le chignon pour empêcher les mèches folles de voler, la petite robe pour passer inaperçue.
Societé des apparences dans laquelle évoluent ces riches familles New Yorkaises, représentation quasi-parfaite des couvertures pour Vogue qu'Alan prend en photo, sourires figées et bonheur éternel, couleurs acidulées et l'on s'arrête à la couverture.
Ouvrir le livre prend trop de temps, fait trop souffrir, oblige à trop de choses... il y a le regard de l'autre, qui juge et blesse, le regard comme une mini caméra intérieure qui est le miroir de l'enfant qui continue de vivre en nous ... poussée en ce sens par Lionel, Diane revisite ses propres souvenirs : adulte, elle ouvre une minuscule porte dans son cerveau, sa mécanique intérieure. Ici, à l'abri des autres, elle observe ses souvenirs, mais de loin, comme on regarde un vieux film, comme Alice est condamnée à observer Wonderland parce qu'elle est bien trop grande pour y entrer. Redevenue enfant, elle se rend compte que l'attrait de la bizzarerie était en elle depuis le début... son attirance spontanée envers un petit garçon défiguré, qu'elle considère beau, de son observation mi-clinique-mi angoissée d'un clochard mort sur un banc, et ses désirs de mort, cet attrait morbide qui la pousse à grimper à la fenêtre de son immeuble, sur le point seulement, de se jeter en bas. Ou plutôt, de s'envoler. On devine toujours très vite quand le monde qu'on nous propose, et son étroitesse, ne sont pas pour nous.Le lien, de partage, de leg, de la famille. Chacun laisse son empreinte, qu'elle soit figuré ou propre, en quelqu'un, ou quelque part.
Les deux filles du couple sont les enfants de leurs parents : Grace, l'ainée, pense fermement que quelque chose ne va pas avec sa mère. Le leg du père est en elle, tant elle lui ressemble. Elle est sévère et déjà mature; la mère, dans son esprit, est déjà condamnée, ne répondant pas, ou plus, à son statut de mère et d'épouse. Au contraire, Sophie, la cadette, a en elle une forme d'étrangeté, qui la poussera, comme sa mère avant elle, à monter les escaliers à la rencontre de l'homme qui s'y cache. Son étangeté, du moins, ce que les gens considèrent étrange, est donné dès le début : sa première apparition dans ce théatre, elle la fera déguisée d'un costume de lapin , roulant sur une trotinette dans des couloirs trop étroits pour elle.

Sophie peut être vue comme la réplique enfantine de Diane, se mouvant dans un monde refusé à l'enfant que fut Diane, allant spontanément vers les Freaks. Lors de la soirée donnée par sa mère, elle est la seule à s'amuser et à ne pas être intriguée par les nains, les soeurs siamoises ou les géants qui l'entoure.
Si la passion de Diane pour l'étrange est melée à une certaine forme de danger, peut-être de perversité, celle de Sophie est d'une pureté absolue, tendant instinctivement vers tout ce qui sort des sentiers communs. Peut-être que si Diane est attirée vers cela, c'est qu'elle n'a pas perdu les peurs, les angoisses, et les désir de l'enfant qu'elle était, l'enfant dans les vieilles bobines qu'elle repasse derrière ses yeux clos. Elle n'est plus femme, mais enfant, une enfant qui redécouvre le monde, empreinte d'une réserve naturelle, jetant des petits coups d'oeil malicieux autour d'elle. Alan, lui, si bien integré dans la vie, et Grace, déjà une petite femme rigide, ne peuvent tout simplement plus faire le chemin inverse. Et même quand ces gens le tentent, il est déjà trop tard. Quand Alan se rend compte que sa femme lui échappe, il se laisse pousser barbe et moustache, dans le but de lui plaire à nouveau. Le procedé peut paraitre touchant, mais l'homme est définitivement cloitré dans le monde de l'apparence.
Le leg de la famille est lourd à porter. Richesse, statut social, et jugements. Celui des autres, compagnons de route trouvés par hasard mais Présence dont l'absence est atroce, permet de vivre et survivre. Le leg de Lionel - cette révelation faite Homme - à Diane sera sa fourrure, fourrure qu'il a rasée, cousue comme un manteau, cadeau du mourant à celle qui l'aime, et qu'elle ne quittera pas. La protection de la seconde peau, la protection de l'ami, son appartenance voulue à un monde qui est sien depuis le début. En dessous, et tout ceux qui ont une peau de loup le savent, elle est protégée.
Fur, en convoquant l'univers du conte et de sa symbolique précieuse, donne à voir un film qui se partage entre réalité et illusion, entre fascination et morbidité. Un film troublant, si l'on accepte de rentrer dans le jeu et dans ses facilités, troublant puisque melé à l'infini des notions d'enfance, pureté du regard et tolérance vis-à-vis des autres, et surtout de la différence.Ici, on ne parle finalement que de phantasmes considerés bizarres par la grande majorité... la fascination pour un cadavre, être nu au milieu de gens nus, et surtout, faire l'amour avec une bête, ce qui lui donne cette atmosphère malsaine, que prennent les rêves et cauchemars des vieux enfants. Atmosphère troublante comme l'eau, jouant pratiquement sur toute sa longueur sur les non-dits, et les silences. Des silences qu'il est aisé de remplir.
Lionel, personnage à la fois de feu et d'eau, ne montre que rarement sa douleur et sa souffrance, évoquée là encore, uniquement dans les vieilles video qu'il passe dans son antre, les vieilles photographies, et dans la voix, élèment le plus important, peut-être, du personnage... il est impossible de vouloir se passer de cette voix qui ressemble à du velours. Les non-dits et les silences, la réalisation faussement académique de Shainberg donnent au film une allure d'écrin, une aura de secrets, ce que n'aurait pas désavoué Arbus, elle qui disait qu'un "photographe est un secret sur un secret. Plus il en dit, moins vous en savez".
C'est une rêverie sur une artiste, une femme, qui finit par se suicider en 1971, s'échappant de la vie, plutôt que de s'envoler par la fenêtre, à grands coups de rasoirs et médicaments, pour calmer ses tourments. S'appuyant sur des évenements ayant réellement existé, certe, mais c'est tout.
Et la volonté de ne pas en faire un biopic cadenassé est si rare que je souris.
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Stephen Bibrowski
vendredi 2 mai 2008
Fil imaginaire pour têtes coupées
Enfance et Souvenirs.
On y revient, toujours, à l'enfant.
Le mien a les yeux de sa naissance. Des yeux violets comme Titus qui le rendit si laid à ceux du Docteur Prunesquallor et des boucles rares, courtes, des cheveux de bébés en somme, des cheveux de vieillard. Les yeux violets changèrent bien vite de couleur, au grand déséspoir de la mère.
Quel dommage, se dit-elle. Cette couleur-là adoucissait le sérieux et la dureté de ce petit visage.
Peu ou beaucoup comprendraient qu'en rêvassant, même sans yeux violets, je portais longue robe et voyagais, et que mon sac de farine était dans mon baluchon, pour cacher tout ce que le visage trahit. Un joli ponpon sous le menton, prête à s'ouvrir les veines pour que la sève s'en échappe.
Qu'un jour, j'étais condamnée à la pendaison alors que je voulais être Alexandre ou Achille, qui portent si bien le masque blanc du déguisement... peut-être aurais-je eu un peu d'attention ou d'amitié pour un Héphaïston ou un Patrocle. Que je me serais rêvée Orlando si seulement je l'avais connu plus tôt, que la musique classique m'envoyait directement au pays des Songes Eveillés, en priorité à Venise, où je volais les perruques poudrées des hommes pour ressembler au Baron de Munchausen. Cela explique l'Absence. L'habit blanc de Pierrot était déjà mien, et Dame Phantasmagorie souffle sur moi.
Par la fenêtre, Renart et Ysengrin se battent. L'un pousse des cris de douleurs, une voix grave et rocailleuse, l'autre glappit, des sons aigus transperçant les tympans.
Là, à droite, des nains, des Bouffons magnifiques chantent l'Histoire d'une personne dont le nom ne se rappelle pas à moi. Peut-être un Prince qui dormit très longtemps dans une tour en attendant que la Belle s'éveille. Pas de chance, me raconte le nain, le Prince est mort d'attendre.
A gauche, Shakespeare conte Richard III et Henry V. Et si Titania ou Obéron se penchent vers eux à cet instant, c'est uniquement pour s'assurer qu'ils prendront Tête d'Ânes en guerroyant.
Je ne jure plus que par longs corridors de pierres grises, et par mon étendard. Peut-être un boudoir pour me reposer de trop de violence. Et des forêts tristes, à perte de vue.
Le Moyen-Âge et la Renaissance s'ils ont un visage, ont pour moi celui des champs de bataille. Le mien, de préfèrence, si tant est que Pierrot pris un jour épée autrement qu'avec sa plume.
J'ai beaucoup aimé Jeanne d'Arc, parce qu'elle était toute petite dans son armure et devait être belle, surtout quand elle avait les traits de Renée Falconetti, et quelqu'un (tout est fascinant dans cette peinture et peu importe, ensuite, son nom) lui donna un visage qui me fit l'aimer encore plus.. Peu importe finalement, qui elle est. Elle a des yeux comme deux gouttes de rosée, et une tristesse infinie. Ou un abandon. Un petit corps frêle et juvénile . Elle s'éloigne. Et elle brise quelque chose. Comment peut-elle porter un si lourd fardeau ? Peut-on être Instrument en étant faite d'acier ? Existe-il un moyen de savoir quand les yeux se fermeront à jamais ?
J'aimais Gilles de Rais, mais uniquement parce qu'il me faisait peur. J'ouvre un livre pour voir son visage et le referme aussitôt. S'il y a un Dieu ou un Diable pour m'écouter, que jamais plus lui et ses Sbires ne viennent me visiter. Démons et merveilles ! les monstres sont toujours sous le lit.
Bientôt, tout cela prend les tons clair-obscur d'un tableau de Rembrandt.
Tout est toujours en clair-obscur. Que les Dieux en soient remerciés.
J'aimais tout cela enfin, parce qu'il n'y avait pour moi nulle place pour la reflexion.
On tue, on se met au lit et pas que pour faire des bébés qui de toutes façons mouront en bas-âge, on dévore et on ne s'attache pas, et tout cela sera forcement violent, et l'amour sera tordu comme la maison d'un vieux Monsieur dans un livre poussiéreux. On coupera les mains et la langue de Lavinia sans remords pour la transformer en Femme-Végétale.
Il faut que ce soit violent, sinon, le feu s'éteint.
Des souvenirs de visites. Les vieux châteaux, les vieux musées. Se dire qu'il y avait là une femme qui a pleuré, ici, un chien a dévoré une poule, là-bas, quelqu'un a peut-être comploté. Dans les Eglises, le son de l'orgue. Dans ce couloir, être inspirée d'un sentiment de quiétude. Les vieilles pierres, le murs poussiéreux, et peu importe leurs âges, provoqueront toujours cette sensation du Retour à la maison.
Tout n'est pas mort, ou rien n'est mort. Tout est prêtexte à trembler, à pleurer, à rugir, presque de plaisir.
Les Morts eurent toute mon attention. Les Morts violentes. Si possible une succession de décapitations, le glaive dans le ventre, des histoires de vengeance et d'honneur bafoué et le sang bouillonnant et peut-être laisserais-je un peu de place pour le poison.
Je crois que le poison aurait été alors mon arme préfèrée.
Une tête sur une pique. L'image me hanta de nombreuses années. L'image de la tête que l'on soulève pour la présenter au peuple. Un dessin dans une école, près du couvent. La Dame qui préside à la Noble Assemblée d'écoliers aimait elle aussi les têtes coupées. A chaque enfant, une photocopie de celle de Louis XVI.
Il manque quelque chose, sur ce dessin, Madame. Il y manque le sang qui devrait goutter de ce cou déchiré. On prend le stylo et méthodiquement, on le dessine. Regard horrifié de la voisine de droite, compatissant pour la voisine de gauche.
Marat dans son bain ! Salomé coupe des têtes. La du Barry et Charlotte Corday, Marie Antoinette et Saint Just. L'une maugréa, une autre s'excusa.
Roland à Ronceveaux. Pauvre garçon. Ce corps allongé qui a encore la force de souffler dans son cor, voilà qui me fit applaudir à tout rompre. Si j'avais été à ses côtés, je ne l'aurai pas aidé. Je lui aurai tapé sur l'épaule. Souffle dans ton cor et dans ton corps, mon garçon.
Alors des têtes sur des piques, des têtes dans un panier ! Comment ne pas être hantée par ces têtes, 6 ou 8, plantées là, bien alignées, ou ces têtes entassées, ces têtes mortes qui se frôlent ? De leur vivant, elles n'auront jamais été si proches. Le Diable esquisse un pas de danse et ricane près d'elles. Un peu de respect devant ces têtes coupées, marmonne Pierrot, qui connait bien le Diablotin et préfère continuer son travail de fascination. Comment ne pas être hantée par l'image d'un homme qui en fit tomber plus de 100, un Ogre, un autre à la manière de Gilles de Rais ou des Seigneurs dans leurs châteaux, qui pour son plaisir, son besoin, se débarassait de tout le monde comme d'un Rien ?
J'aurai voulu être Roi à cet instant moi aussi, pour me débarrasser de ceux qui m'ennuyaient. Un mot de trop, et la potence pour les uns comme pour les autres. Ou les Oubliettes. Ce trou sans fond devant lequel on pousse un cri muet, car ce trou est terrifiant. Le terrier du Lapin Blanc était peut-être une oubliette.
Une pièce de théatre. Henry VIII trône au milieu de la plus belle salle de Hampton Court. Gros, adipeux, suintant, suant par tous les pores de sa peau un sentiment proche de la haine. Dans ses petits yeux, de la haine. Ses cheveux roux qui semblent se faire de plus en plus rares au fur et à mesure que le Temps égrenne ses notes, les flammes de l'Enfer. Malgré tout, dans ses postures, de la fierté. Je suis gros, je suis laid ? peu importe, je suis fort et violent. Je suis un ventre.
Je veux de la passion, et pas de l'amour. Nulle place pour l'Amour. Place au Festin ! Henry avait six femmes. Henry tord violemment les unes pour les vider du fluide vital qui court dans leurs veines, ouvre avec rage la poitrine des autres pour y plonger une gueule affamé.
C'est ainsi qu'il faut noter le conte d'Henry. Ne jamais oublier son armure, ne jamais oublier de dévorer.
Derrière eux, une gallerie. Un cabinet des curiosités, entre insectes et Mort. Des ossements d'enfants, des gens de beauté sans têtes bien sûr, quand ils avaient la chance de mourir sur l'échafaud, d'un bon coup de hache... pas comme cette pauvre Mary Stuart qui subit trois fois l'assaut du Bourreau, et pas comme ce pauvre Cardinal Wolsey qui mourut avant, et qui a peut-être eu un rire de démence devant cette bonne blague.
La procession pour se faire couper la tête. Pour se couper la tête.
Au son de Purcell, voilà qui est noble. Pleurer sur le chemin comme le fit, m'a-t-on dit, Brissot. Un dernier mot d'esprit, comme Thomas More qui ne se fit pas prier et s'agenouilla de lui-même devant le billot. Taper du pied comme Charles Ier, qui devait se dire que tout cela était décidement bien injuste. Être tout de douceur et n'en vouloir à personne, comme Louis XVI.
Tout et n'importe quoi devant le billot, les pieds sur l'échafaud. De la dignité et la tête dressée, peu importe la maigreur du cou.
Tout du moment que l'on s'arrange avec la Mort. Composer avec elle comme sur une partition. Peu importe de mourir, ensuite, et d'avoir sa tête sur une pique.
Et puis, qu'en restera-t-il ? des fantômes. Des fantômes que Pierrot, le visage soudain plus tranquille et presqu'heureux, cherche ici et là, dans les bibliothèques, souvent dans les greniers.
Fantômes enervés, fantômes sans têtes. Certains prendront un fil imaginaire pour tenter de la recoudre sur le cou, d'autres la porteront sous le bras comme on porte un fétu de paille, d'autres entre leurs bras comme on porte un enfant. Il suffit de regarder vers ce couloir étroit, pour les apercevoir. Ou les écouter, sentir un souffle sur le cou, comme à Gormenghast.
Il me faudrait bien plus qu'un fil imaginaire pour que ma tête reste sur mes épaules. Jusqu'au moment où l'envie viendra, plus forte que le reste, de perdre l'aiguille dans le sable.
On y revient, toujours, à l'enfant.
Le mien a les yeux de sa naissance. Des yeux violets comme Titus qui le rendit si laid à ceux du Docteur Prunesquallor et des boucles rares, courtes, des cheveux de bébés en somme, des cheveux de vieillard. Les yeux violets changèrent bien vite de couleur, au grand déséspoir de la mère.
Quel dommage, se dit-elle. Cette couleur-là adoucissait le sérieux et la dureté de ce petit visage.
Peu ou beaucoup comprendraient qu'en rêvassant, même sans yeux violets, je portais longue robe et voyagais, et que mon sac de farine était dans mon baluchon, pour cacher tout ce que le visage trahit. Un joli ponpon sous le menton, prête à s'ouvrir les veines pour que la sève s'en échappe.
Qu'un jour, j'étais condamnée à la pendaison alors que je voulais être Alexandre ou Achille, qui portent si bien le masque blanc du déguisement... peut-être aurais-je eu un peu d'attention ou d'amitié pour un Héphaïston ou un Patrocle. Que je me serais rêvée Orlando si seulement je l'avais connu plus tôt, que la musique classique m'envoyait directement au pays des Songes Eveillés, en priorité à Venise, où je volais les perruques poudrées des hommes pour ressembler au Baron de Munchausen. Cela explique l'Absence. L'habit blanc de Pierrot était déjà mien, et Dame Phantasmagorie souffle sur moi.
Par la fenêtre, Renart et Ysengrin se battent. L'un pousse des cris de douleurs, une voix grave et rocailleuse, l'autre glappit, des sons aigus transperçant les tympans.
Là, à droite, des nains, des Bouffons magnifiques chantent l'Histoire d'une personne dont le nom ne se rappelle pas à moi. Peut-être un Prince qui dormit très longtemps dans une tour en attendant que la Belle s'éveille. Pas de chance, me raconte le nain, le Prince est mort d'attendre.
A gauche, Shakespeare conte Richard III et Henry V. Et si Titania ou Obéron se penchent vers eux à cet instant, c'est uniquement pour s'assurer qu'ils prendront Tête d'Ânes en guerroyant.
Je ne jure plus que par longs corridors de pierres grises, et par mon étendard. Peut-être un boudoir pour me reposer de trop de violence. Et des forêts tristes, à perte de vue.
Le Moyen-Âge et la Renaissance s'ils ont un visage, ont pour moi celui des champs de bataille. Le mien, de préfèrence, si tant est que Pierrot pris un jour épée autrement qu'avec sa plume.
J'ai beaucoup aimé Jeanne d'Arc, parce qu'elle était toute petite dans son armure et devait être belle, surtout quand elle avait les traits de Renée Falconetti, et quelqu'un (tout est fascinant dans cette peinture et peu importe, ensuite, son nom) lui donna un visage qui me fit l'aimer encore plus.. Peu importe finalement, qui elle est. Elle a des yeux comme deux gouttes de rosée, et une tristesse infinie. Ou un abandon. Un petit corps frêle et juvénile . Elle s'éloigne. Et elle brise quelque chose. Comment peut-elle porter un si lourd fardeau ? Peut-on être Instrument en étant faite d'acier ? Existe-il un moyen de savoir quand les yeux se fermeront à jamais ?
J'aimais Gilles de Rais, mais uniquement parce qu'il me faisait peur. J'ouvre un livre pour voir son visage et le referme aussitôt. S'il y a un Dieu ou un Diable pour m'écouter, que jamais plus lui et ses Sbires ne viennent me visiter. Démons et merveilles ! les monstres sont toujours sous le lit.Bientôt, tout cela prend les tons clair-obscur d'un tableau de Rembrandt.
Tout est toujours en clair-obscur. Que les Dieux en soient remerciés.
J'aimais tout cela enfin, parce qu'il n'y avait pour moi nulle place pour la reflexion.
On tue, on se met au lit et pas que pour faire des bébés qui de toutes façons mouront en bas-âge, on dévore et on ne s'attache pas, et tout cela sera forcement violent, et l'amour sera tordu comme la maison d'un vieux Monsieur dans un livre poussiéreux. On coupera les mains et la langue de Lavinia sans remords pour la transformer en Femme-Végétale.
Il faut que ce soit violent, sinon, le feu s'éteint.
Des souvenirs de visites. Les vieux châteaux, les vieux musées. Se dire qu'il y avait là une femme qui a pleuré, ici, un chien a dévoré une poule, là-bas, quelqu'un a peut-être comploté. Dans les Eglises, le son de l'orgue. Dans ce couloir, être inspirée d'un sentiment de quiétude. Les vieilles pierres, le murs poussiéreux, et peu importe leurs âges, provoqueront toujours cette sensation du Retour à la maison.
Tout n'est pas mort, ou rien n'est mort. Tout est prêtexte à trembler, à pleurer, à rugir, presque de plaisir.
Les Morts eurent toute mon attention. Les Morts violentes. Si possible une succession de décapitations, le glaive dans le ventre, des histoires de vengeance et d'honneur bafoué et le sang bouillonnant et peut-être laisserais-je un peu de place pour le poison.
Je crois que le poison aurait été alors mon arme préfèrée.
Une tête sur une pique. L'image me hanta de nombreuses années. L'image de la tête que l'on soulève pour la présenter au peuple. Un dessin dans une école, près du couvent. La Dame qui préside à la Noble Assemblée d'écoliers aimait elle aussi les têtes coupées. A chaque enfant, une photocopie de celle de Louis XVI.
Il manque quelque chose, sur ce dessin, Madame. Il y manque le sang qui devrait goutter de ce cou déchiré. On prend le stylo et méthodiquement, on le dessine. Regard horrifié de la voisine de droite, compatissant pour la voisine de gauche.
Marat dans son bain ! Salomé coupe des têtes. La du Barry et Charlotte Corday, Marie Antoinette et Saint Just. L'une maugréa, une autre s'excusa.
Roland à Ronceveaux. Pauvre garçon. Ce corps allongé qui a encore la force de souffler dans son cor, voilà qui me fit applaudir à tout rompre. Si j'avais été à ses côtés, je ne l'aurai pas aidé. Je lui aurai tapé sur l'épaule. Souffle dans ton cor et dans ton corps, mon garçon.
Alors des têtes sur des piques, des têtes dans un panier ! Comment ne pas être hantée par ces têtes, 6 ou 8, plantées là, bien alignées, ou ces têtes entassées, ces têtes mortes qui se frôlent ? De leur vivant, elles n'auront jamais été si proches. Le Diable esquisse un pas de danse et ricane près d'elles. Un peu de respect devant ces têtes coupées, marmonne Pierrot, qui connait bien le Diablotin et préfère continuer son travail de fascination. Comment ne pas être hantée par l'image d'un homme qui en fit tomber plus de 100, un Ogre, un autre à la manière de Gilles de Rais ou des Seigneurs dans leurs châteaux, qui pour son plaisir, son besoin, se débarassait de tout le monde comme d'un Rien ?
J'aurai voulu être Roi à cet instant moi aussi, pour me débarrasser de ceux qui m'ennuyaient. Un mot de trop, et la potence pour les uns comme pour les autres. Ou les Oubliettes. Ce trou sans fond devant lequel on pousse un cri muet, car ce trou est terrifiant. Le terrier du Lapin Blanc était peut-être une oubliette.
Une pièce de théatre. Henry VIII trône au milieu de la plus belle salle de Hampton Court. Gros, adipeux, suintant, suant par tous les pores de sa peau un sentiment proche de la haine. Dans ses petits yeux, de la haine. Ses cheveux roux qui semblent se faire de plus en plus rares au fur et à mesure que le Temps égrenne ses notes, les flammes de l'Enfer. Malgré tout, dans ses postures, de la fierté. Je suis gros, je suis laid ? peu importe, je suis fort et violent. Je suis un ventre.
Je veux de la passion, et pas de l'amour. Nulle place pour l'Amour. Place au Festin ! Henry avait six femmes. Henry tord violemment les unes pour les vider du fluide vital qui court dans leurs veines, ouvre avec rage la poitrine des autres pour y plonger une gueule affamé.
C'est ainsi qu'il faut noter le conte d'Henry. Ne jamais oublier son armure, ne jamais oublier de dévorer.
Derrière eux, une gallerie. Un cabinet des curiosités, entre insectes et Mort. Des ossements d'enfants, des gens de beauté sans têtes bien sûr, quand ils avaient la chance de mourir sur l'échafaud, d'un bon coup de hache... pas comme cette pauvre Mary Stuart qui subit trois fois l'assaut du Bourreau, et pas comme ce pauvre Cardinal Wolsey qui mourut avant, et qui a peut-être eu un rire de démence devant cette bonne blague.
La procession pour se faire couper la tête. Pour se couper la tête.
Au son de Purcell, voilà qui est noble. Pleurer sur le chemin comme le fit, m'a-t-on dit, Brissot. Un dernier mot d'esprit, comme Thomas More qui ne se fit pas prier et s'agenouilla de lui-même devant le billot. Taper du pied comme Charles Ier, qui devait se dire que tout cela était décidement bien injuste. Être tout de douceur et n'en vouloir à personne, comme Louis XVI.
Tout et n'importe quoi devant le billot, les pieds sur l'échafaud. De la dignité et la tête dressée, peu importe la maigreur du cou.
Tout du moment que l'on s'arrange avec la Mort. Composer avec elle comme sur une partition. Peu importe de mourir, ensuite, et d'avoir sa tête sur une pique.
Et puis, qu'en restera-t-il ? des fantômes. Des fantômes que Pierrot, le visage soudain plus tranquille et presqu'heureux, cherche ici et là, dans les bibliothèques, souvent dans les greniers.
Fantômes enervés, fantômes sans têtes. Certains prendront un fil imaginaire pour tenter de la recoudre sur le cou, d'autres la porteront sous le bras comme on porte un fétu de paille, d'autres entre leurs bras comme on porte un enfant. Il suffit de regarder vers ce couloir étroit, pour les apercevoir. Ou les écouter, sentir un souffle sur le cou, comme à Gormenghast.Il me faudrait bien plus qu'un fil imaginaire pour que ma tête reste sur mes épaules. Jusqu'au moment où l'envie viendra, plus forte que le reste, de perdre l'aiguille dans le sable.
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