Je l'ai rencontré, un soir d'il y a très longtemps, un soir de je ne sais plus quel mois, et ça devait être en été. En été, parce que je l'ai abandonné ensuite, et je ne sais plus comment, et je crois que je n'ai pas envie de me souvenir, et ce sera l'été, parce que j'en décide ainsi. Peu de choses sont dignes d'interêt, hormis de folles exceptions, quand elles arrivent en été.
Je n'avais pas le temps, à cette époque, pas le temps pour les autres, même quand ils étaient morts, et je ne savais pas vraiment, à ce moment-là, que les morts étaient et seraient mes meilleurs amis. Je n'avais pas le temps parce que j'étais égoiste, parce que même jeune, la mort agitait son doigt osseux, même si je ne faisais que l'imaginer, ce doigt osseux et aggressif, et qu'il n'y avait que moi qui comptait, moi et uniquement moi. La chose n'a pas tellement changé.
Je n'avais pas le temps parce que je devais trouver le petit quelque chose, avant de trouver la petite chose chez l'autre. Une boule de feu dans le ventre, qui est là sans qu'on sache pourquoi, il faut bien savoir d'où elle vient ! Non pas pour la canaliser, parce que je préfère brûler sur place plutôt que la tempérer. Je préfère m'évanouir en cendres, comme ces cendres dans mon cendrier, qui s'envolent si je souffle dessus, avant que de trouver le moyen de calmer ma fièvre.
Alors quand j'ai appris ces petites choses, que dans l'urgence, j'ai griffoné des tonnes et des tonnes de pages blanches, ces ridicules pages blanches, quand j'ai compris qu'un feu ne demandait qu'à brûler, et que même éteint, la braise couvait, je suis retombée, nez à nez, avec le poète rondouillard, nez en trompette et boucles folles.
Et cette fois, ce fût en hiver. L'hiver où l'on remonte l'écharpe sur son nez, et qu'on sourit en dessous, sourire invisible, le froid mord et c'est tellement bon cette morsure, et pas besoin d'être masochiste pour ça. Le froid mord, mon nez, et mes joues, mes mains, mes oreilles. Surtout mes oreilles. Il semble que l'hiver veut me rendre sourde à tout, sauf aux mots. J'ai remarqué quelque chose d'étrange, que mon coeur bat en fonction des mots que je lis.
Certains hausseraient les épaules, et je m'en fiche, ces gens-là ne savent pas lire.
J'ai envie que le feu brûle quand je lis, qu'il brûle ma page, et moi en même temps, et je me découvre terroriste, car j'aimerais tout simplement, que tout prenne feu quand j'écris. La chose m'est impossible. Manque évident de talent, de rigueur, je ne suis qu'une scribouillarde qui a au moins l'avantage d'écrire ce qu'elle veut, pour elle seule, et quand ça lui chante. Je pourrais toujours prendre toutes mes feuilles, et brûler avec, ces feuilles appartiennent au passé, et ce que j'écris, là maintenant, appartient au passé, tout ça c'est rien, mais c'est ce rien que j'aime, et le temps, et toutes ces notions abstraites, ça n'existe plus.
Puisque je ne peux aimer comme les adultes, j'aimerais les brûler comme les mots de Thomas. J'aimerais, je veux, pour toujours, hurler à la lune. Détruire, et reconstruire, et détruire encore. Pour toujours ouvrir de grands yeux sur ce qui est laid et forcement sublime et ne pas être dupe du beau.
Être violent, être grotesque, tomber ivre-mort dans la boue des rues toujours trop fréquentées et ouvrir ses bras, ensuite, à la lune, aux étoiles, au chat qui passe, aux fous et à ces vieux enfants, ou ces jeunes vieillards. Se rappeler les choses essentielles comme, ne jamais s'enfoncer dans la nuit sans être rempli de violence. Chanter l'enfance, et les collines de fougères. Et si on ne se souvient pas avoir foulé des collines de fougères, se rappeler ces longs chemins étroits de Bretagne, et aussi ces couchers de soleil sur sa sauvagerie, ces herbes mortes, et cette mer, dedans, on devine les cailloux, les galets qui blessent les pieds quand on marche dessus et le cri de la mouette au-dessus de la tête. Se rappeler que rien ne sert à rien, puisque l'enfer ouvre toujours ses portes à la dernière minute. Mais c'est à cet instant précis qu'on se souvient que le froid brûle.
La première fois que j'ai relu les mots de Dylan, j'ai jeté le livre, à l'autre bout de la pièce. Rageusement. Il parait que les fous font ça. J'ai été le rechercher, bien sûr. Et je l'ai serré dans mes bras. La chose m'arrive, parfois, quand les mots sont trop forts, quand les mots submergent, quand ils sont rires, quand ils sont pleurs, éther, terre ou enfance.
Excès de sensibilité, un peu psychotique, me dirait quelqu'un. Tu dois apprendre la contenance, et le flegme, à te replier sur toi, après tout, tu le fais bien pour d'autres choses bien plus importantes que ça. Quelque chose de vague, dans le genre.
Dylan, permets-moi d'être familière, même si je déteste la familiarité. Dylan, je crois bien que je ressens un peu d'agacement envers toi. Il y a des choses que tu as écrites, qui sont comme des gifles, que j'aimerais écrire. Et parce que je comprends qu'on ne survit jamais à un secret trahi. Qu'il y a des gens qui ne naissent pas très gais, et qui sont incapables de vivre cette vie là. Que tu es le genre de personne que j'aime inconditionnellement, avec leurs accrocs à l'âme, et que j'ai envie de serrer dans mes bras et c'est si rare, cette envie, que je la note toujours. Que boire 15 verres d'alcool à la suite ne fera pas de toi un héros, mais qu'il y aura la fierté de l'enfance quand tu l'annonceras. Je sais qu'on ne survit jamais à l'enfance. Quand elle est belle, on ne peut plus aller aussi haut, c'est impossible. On ne peut que tomber, doucement, comme une feuille d'automne, et n'est-ce pas la pire des choses, de tomber si doucement, si lentement ? J'envie tes mots, et tes jeux de mots, et ton audace, et ta fragilité, et tes aboyements.
J'admire et j'aime peu de gens. Les gens que j'admire disent toujours qu'ils ne sont pas des gens biens. Les morts me l'ont soufflé, les vivants me l'ont écrit. Avec eux, tout commence, tout finit. Avec eux, même quand la nuit semble sans fin, je ne suis plus seule, et mon horizon est immense.


