mardi 30 septembre 2008

Comme Dylan Thomas

Dans l'éther, quand je suis triste, ou absente, ou mille autres petites choses, et que je n'ai pas peur de jeter à la vue des autres mes pires défauts, mes pires faiblesses (et alors je suis forte), Dylan Thomas est un de ceux qui m'accompagnent.
Je l'ai rencontré, un soir d'il y a très longtemps, un soir de je ne sais plus quel mois, et ça devait être en été. En été, parce que je l'ai abandonné ensuite, et je ne sais plus comment, et je crois que je n'ai pas envie de me souvenir, et ce sera l'été, parce que j'en décide ainsi. Peu de choses sont dignes d'interêt, hormis de folles exceptions, quand elles arrivent en été.
Je n'avais pas le temps, à cette époque, pas le temps pour les autres, même quand ils étaient morts, et je ne savais pas vraiment, à ce moment-là, que les morts étaient et seraient mes meilleurs amis. Je n'avais pas le temps parce que j'étais égoiste, parce que même jeune, la mort agitait son doigt osseux, même si je ne faisais que l'imaginer, ce doigt osseux et aggressif, et qu'il n'y avait que moi qui comptait, moi et uniquement moi. La chose n'a pas tellement changé.
Je n'avais pas le temps parce que je devais trouver le petit quelque chose, avant de trouver la petite chose chez l'autre. Une boule de feu dans le ventre, qui est là sans qu'on sache pourquoi, il faut bien savoir d'où elle vient ! Non pas pour la canaliser, parce que je préfère brûler sur place plutôt que la tempérer. Je préfère m'évanouir en cendres, comme ces cendres dans mon cendrier, qui s'envolent si je souffle dessus, avant que de trouver le moyen de calmer ma fièvre.
Alors quand j'ai appris ces petites choses, que dans l'urgence, j'ai griffoné des tonnes et des tonnes de pages blanches, ces ridicules pages blanches, quand j'ai compris qu'un feu ne demandait qu'à brûler, et que même éteint, la braise couvait, je suis retombée, nez à nez, avec le poète rondouillard, nez en trompette et boucles folles."Je t'ai déjà rencontré avant, toi". C'est les seuls mots parfois, qui méritent d'être prononcés quand on retrouve quelqu'un. Ca vaut mieux qu'une vague poignée de mains. On peut aussi sourire, et se taire.
Et cette fois, ce fût en hiver. L'hiver où l'on remonte l'écharpe sur son nez, et qu'on sourit en dessous, sourire invisible, le froid mord et c'est tellement bon cette morsure, et pas besoin d'être masochiste pour ça. Le froid mord, mon nez, et mes joues, mes mains, mes oreilles. Surtout mes oreilles. Il semble que l'hiver veut me rendre sourde à tout, sauf aux mots. J'ai remarqué quelque chose d'étrange, que mon coeur bat en fonction des mots que je lis.
Certains hausseraient les épaules, et je m'en fiche, ces gens-là ne savent pas lire.
J'ai envie que le feu brûle quand je lis, qu'il brûle ma page, et moi en même temps, et je me découvre terroriste, car j'aimerais tout simplement, que tout prenne feu quand j'écris. La chose m'est impossible. Manque évident de talent, de rigueur, je ne suis qu'une scribouillarde qui a au moins l'avantage d'écrire ce qu'elle veut, pour elle seule, et quand ça lui chante. Je pourrais toujours prendre toutes mes feuilles, et brûler avec, ces feuilles appartiennent au passé, et ce que j'écris, là maintenant, appartient au passé, tout ça c'est rien, mais c'est ce rien que j'aime, et le temps, et toutes ces notions abstraites, ça n'existe plus.
Puisque je ne peux aimer comme les adultes, j'aimerais les brûler comme les mots de Thomas. J'aimerais, je veux, pour toujours, hurler à la lune. Détruire, et reconstruire, et détruire encore. Pour toujours ouvrir de grands yeux sur ce qui est laid et forcement sublime et ne pas être dupe du beau.
Être violent, être grotesque, tomber ivre-mort dans la boue des rues toujours trop fréquentées et ouvrir ses bras, ensuite, à la lune, aux étoiles, au chat qui passe, aux fous et à ces vieux enfants, ou ces jeunes vieillards. Se rappeler les choses essentielles comme, ne jamais s'enfoncer dans la nuit sans être rempli de violence. Chanter l'enfance, et les collines de fougères. Et si on ne se souvient pas avoir foulé des collines de fougères, se rappeler ces longs chemins étroits de Bretagne, et aussi ces couchers de soleil sur sa sauvagerie, ces herbes mortes, et cette mer, dedans, on devine les cailloux, les galets qui blessent les pieds quand on marche dessus et le cri de la mouette au-dessus de la tête. Se rappeler que rien ne sert à rien, puisque l'enfer ouvre toujours ses portes à la dernière minute. Mais c'est à cet instant précis qu'on se souvient que le froid brûle.
La première fois que j'ai relu les mots de Dylan, j'ai jeté le livre, à l'autre bout de la pièce. Rageusement. Il parait que les fous font ça. J'ai été le rechercher, bien sûr. Et je l'ai serré dans mes bras. La chose m'arrive, parfois, quand les mots sont trop forts, quand les mots submergent, quand ils sont rires, quand ils sont pleurs, éther, terre ou enfance.
Excès de sensibilité, un peu psychotique, me dirait quelqu'un. Tu dois apprendre la contenance, et le flegme, à te replier sur toi, après tout, tu le fais bien pour d'autres choses bien plus importantes que ça. Quelque chose de vague, dans le genre.
Dylan, permets-moi d'être familière, même si je déteste la familiarité. Dylan, je crois bien que je ressens un peu d'agacement envers toi. Il y a des choses que tu as écrites, qui sont comme des gifles, que j'aimerais écrire. Et parce que je comprends qu'on ne survit jamais à un secret trahi. Qu'il y a des gens qui ne naissent pas très gais, et qui sont incapables de vivre cette vie là. Que tu es le genre de personne que j'aime inconditionnellement, avec leurs accrocs à l'âme, et que j'ai envie de serrer dans mes bras et c'est si rare, cette envie, que je la note toujours. Que boire 15 verres d'alcool à la suite ne fera pas de toi un héros, mais qu'il y aura la fierté de l'enfance quand tu l'annonceras. Je sais qu'on ne survit jamais à l'enfance. Quand elle est belle, on ne peut plus aller aussi haut, c'est impossible. On ne peut que tomber, doucement, comme une feuille d'automne, et n'est-ce pas la pire des choses, de tomber si doucement, si lentement ? J'envie tes mots, et tes jeux de mots, et ton audace, et ta fragilité, et tes aboyements.
J'admire et j'aime peu de gens. Les gens que j'admire disent toujours qu'ils ne sont pas des gens biens. Les morts me l'ont soufflé, les vivants me l'ont écrit. Avec eux, tout commence, tout finit. Avec eux, même quand la nuit semble sans fin, je ne suis plus seule, et mon horizon est immense.

dimanche 28 septembre 2008

Fenêtre ouverte

On me demandait, il y a peu, pourquoi je dormais la fenêtre ouverte.
Mais pourquoi diable est-ce que je dors la fenêtre ouverte ? C'est l'automne ! C'est pour ça que je m'enrhume, à chaque fin de septembre ! L'automne et ses matins froids, l'automne où il fait froid, tout autour. Avant, je pensais que c'était uniquement dans mes rêves et dans mes souhaits, et je sais maintenant que parfois, l'automne, bien avant l'hiver, gèle tout autour de moi.
Et il y a ces courants d'air, qui se glissent dans la chambre, alors même que j'éteins la lumière, et je songe souvent que je préfèrerais avoir une bougie sur laquelle souffler plutôt que cette petite chose ridicule à tourner, et plutôt que de me faire des tresses parce que mes cheveux fous s'emmèlent même quand je dors, je préfèrerais avoir un bonnet de nuit, avec un pompon au bout, comme dans les illustrations des contes, ou comme ces vieux gentlemen de la vieille Angleterre.
Les courants d'air s'insinuent sous les draps, et s'insinuent entre mes bras, ils frottent le museau du Chat, les courants d'air sont mal aimés. Je veux bien qu'ils entrent et ça ne me dérange pas, mais si je laisse la fenêtre ouverte, c'est au cas où Peter Pan viendrait à passer.
Et puis, j'ai entendu une histoire, qui a pour héros Pierrot, et Pierrot, c'est moi et les courants d'air, et d'autres rares petits enfants que je connais. Et à vrai dire, je n'en connais qu'un.
Pierrot partage parfois le prénom de Peter, Petit Pierrot est de toute façon le petit frère de Peter, ou son grand frère, et alors il s'appelera Little Peter. Petit Pierrot dort devant les portes du Paradis, devant ces immenses grilles entr'ouvertes, j'imagine qu'elles sont grises comme les grilles des prisons, mais Pierrot n'a pas peur de ce gris, de cette rouille, et il dort devant, ronfle un peu peut-être. Il n'a pas l'air d'avoir froid, il n'a pas l'air de souffrir.
Alors Dieu, ou saint Pierre qui passait par là, et peu importe la paternité, se retrouve tout ému devant ce petit corps allongé et tout pâle. Il verse une ou deux larmes et puis, réfrenant un sanglot, souriant, il éveille le petit et l'habille avec la neige. Joli costume blanc pour Petit Pierrot, blanc comme sa peau de bébé sorti d'un ventre inconnu, blanc comme sa petite âme toute neuve, ou oublieuse du fait que parfois, on ne devrait jamais être éveillé.
Dieu ou saint Pierre prend l'enfant par la main, et lui dit de descendre sur terre. Va sur terre, Petit Pierrot, et si d'aventure tu vois des enfants, tu peux les observer à loisir, mais surtout, ne joue pas avec eux, car alors, l'entrée du Paradis te sera interdite. Il n'y aura pas de réponses à ton pourquoi, jamais. Tu ne peux me mentir, non pas parce que tu es pur et que le mensonge t'es encore inconnu, mais parce que les souillures de la main d'un autre, sur ton costume, seront ces taches noires, cinq minuscules marques pour la marque de cinq minuscules doigts. Paume de la main aussi grande qu'une pomme. Tu reviendras, ensuite, après ta petite journée parmi les humains.
Alors Petit Pierrot s'embarque dans un grand voyage, celui qu'on fait sur terre. A quoi ça sert ? Il ne sait pas. Là, il voit le monde. Autour de lui, les gens sont rigides, certains rient pour de mauvaises raisons, et Pierrot, dans son costume blanc comme la neige, marche près d'eux, sans jamais être remarqué. Oh, certains le voient tout de même, et ils sourient... Pierrot pense que ces rares personnes sont lucides. Elles voient très bien.
Et puis, dans ce jardin, à moins que ce ne soit un parc, ou bien une usine désaffectée, Petit Pierrot voit des enfants. Petit Pierrot ne sait pas ce qu'ils font, et il apprend bientôt qu'ils jouent, il ne sait pas quels sont ces sons qui sortent de leurs gorges, mais il apprend bientôt que c'est le rire.
Ils rient, les enfants, à gorge déployée, parce que c'est bon de sentir le vent dans les cheveux, parce que c'est drôle de voir un autre chuter, parce qu'on se fiche de savoir que 2 et 2 font 4, parce que c'est dangereux de se sentir si vivant. Alors Petit Pierrot court vers eux, et leur tape sur l'épaule, et sautille, et se roule par terre, dans la terre, dans la boue, le sable et les cailloux. Son sourire est immense. C'est un grand jour, c'est un grand jeu. C'est le jour le plus important du monde.
A la tombée de la nuit, Petit Pierrot est fatigué. Il quitte ses amis et étouffe un baillement, gratte son petit crâne et se fait des noeuds dans les cheveux, il souffle sur la petite écorchure de sa petite main, et puis l'agite pour dire au revoir.
Et Petit Pierrot s'en retourne au paradis, et comment, on l'ignore, il a dû l'oublier, le temps efface les petits détails, surtout quand on s'endort. Il tapote la grille, et Dieu, ou saint Pierre, étouffe, non pas un baillement, mais un cri. Il a des éclairs de colère, dans les yeux, le saint père, le papa, l'humain... Il pointe un doigt rageur en bas, et lui dit, à Petit Pierrot qui se mord les doigts, il lui dit de s'en aller, à jamais, de fuir, de ne plus jamais réapparaitre. Et Petit Pierrot sanglote, ses deux petits poings sur ses yeux larmoyants. Sur son costume blanc, des taches noires, effrayantes, révelatrices. Cinq minuscules marques pour la marque de cinq minuscules doigts. Paume de la main aussi grande qu'une pomme.
Alors Pierrot s'en va. Il se met à errer sur terre, poussé par le vent, lui le petit bonhomme à qui on a refusé le Paradis. Il ne comprend pas. Pierrot a toute une vie - et peu importe combien de temps elle durera - pour y penser, toute une vie pour embarquer dans le labyrinthe de sa petite âme, toute une vie pour penser à la déception, et à la désobeissance et à cette seconde naissance, si tant est qu'elle existe.
Si l'on grandit, et c'est un cadeau à refuser, alors Pierrot grandira à l'envers, refusera l'amertume, préférera nager dans l'éther. D'autres que lui ne grandiront plus du tout.
Certains sont en retard au rendez-vous, d'autres ont juste joué. Parce que dans cet endroit, on est libre, on est roi, et même empereur. Quand on ose revenir de l'éther, de là où l'on vit à jamais, il y a toujours l'odeur de la pluie sur le bitume. Il semble qu'il y ait toujours quelqu'un, derrière la grille, pour réclamer son dû.
Des grilles à la fenêtre de Maman, des grilles au Paradis, des grilles dans le coeur, en somme.
Le bonheur est froid comme la neige. Tout ceci vaut bien que je laisse ma fenêtre ouverte, toujours.
Et au diable les éternuements !

lundi 15 septembre 2008

Du refroidissement de l'âme...

et je suis un imposteur. Triste Trice, d'impostrice qui n'existe pas.
On me croit forte, et je ne suis qu'un morceau de sucre. On peut prendre le morceau de sucre, si d'aventures on a l'envie de jouer, le prendre dans la main et le briser d'un seul coup. Si la chose est encore trop ardue, il faut mettre le morceau de sucre sur le sol et lui donner un coup de talon.
On me croit forte. Parfois, on me compare à un taureau, les cornes baissées, prête à la confrontation, prête à tout, bouclier humain, chevalier d'argent, je le souhaite.
On me croit forte et l'on oublie de seulement soupconner la présence de ce minuscule morceau de sucre.
Je suis fragile parce qu'il ne faut qu'une petite chose pour qu'il y ait cassure. Un mot déplacé, une attitude qui me heurte, quelque chose que je découvre et que je ne soupconnais pas. Cela suffit à me rompre les ailes, que j'ai pourtant immenses.
Mais les gens ont raison. Je puis être forte. Je peux oublier et faire table rase. Cela est aisé, surtout si j'aime. Je peux oublier ce qui me fait si grand mal, et me relever. Être dans la minute suivante folle de jeunesse. Je peux tendre le bras vers cette personne et lui demander de s'assoir à mes côtés. Je peux aussi lui effleurer la main, si je vois qu'elle est encore plus malheureuse que moi.
Je peux.
Beaucoup de choses.
Oui je suis forte. Je peux tempêter et crier, et dire à quel point je suis déçue, si la chose n'est pas grave à mes yeux. Je suis muette et j'ai une perle au bord des cils pour montrer à quel point je suis triste. Cela veut dire que je suis touchée, cible sur mon coeur. Je ne pense pas que j'aurais fait une très bonne actrice. Mes sensations arrachées, c'est douloureux parce que c'est comme retomber sur terre. C'est galvanisant, c'est comme tenter de toucher de l'extremité de la main mon berceau de lune.
Mais je me souviens d'une fille, une belle africaine, qui me disait un jour que si, je pourrais être comédienne. Parce qu'elle avait vu quelque chose disait-elle, elle n'était pas dupe de ma légèreté. Je lui ai demandé de me rendre mon masque enfariné.
Oui, je pourrais jouer. Seulement si je suis très, immensemement, douloureusement, blessée, triste ou abandonnée. Au point que dans le petit film de ma vie, je sois soudain sour les projecteurs, les miens. Qu'ils me brûlent sur place, et rien pour les autres.
Je pourrais faire croire que tout ça, c'est pour de faux, pour que les autres soient encore plus perdus, et qu'égoistement, je me moque encore une fois d'eux tous, de tout. Et je ris, en même temps que je pleure. Une larme parce que je pleure dans l'oeil gauche, une larme parce que je ris dans l'oeil droit, peu importe au final, ce n'est que de l'eau.
Mais quand le petit morceau de sucre est cassé, qu'il y a trop de miettes, je n'ai pas le temps, pas le temps de les récupérer, toutes ces miettes, et je suis en retard avec moi-même, et ce retard cause ma perte. Parce qu'alors, je suis vulnérable, et j'oublie de rire pour me défendre. Je deviens la pire des Enfants car Femme, je n'ose l'être, la pire des Enfants car je deviens sérieuse.
La pire des Enfants, et le Sérieux, l'un de mes pires ennemis.
Quand cela arrive, je reste les bras ballants. Parfois, je mets les mains dans mes poches, si j'en ai. Je crois, je crois seulement car je ne suis sûre de rien, que mon regard est terne. Mon regard est la seule chose, me dit un jour quelqu'un qui m'aimait bien, qui permettait aux autres de me donner un âge. C'était un poète. Et encore, il ne faut pas prêter attention à ces rides, que l'on devine, celles entre les sourcils, quand je les fronce, et ce pli amer et amusant, au bord de la lèvre.
Tout est alors fait d'impossibilité. Impossible de bouger, statue de pierre. Impossible de réagir. Impossible de réflechir. Impossible de penser à autre chose qu'à ce venin, cette sensation d'avoir ouvert la mauvaise porte. J'aimerais faire un pas, mais je ne ressens rien. Je t'aime parce que je le sais, dit Fuchsia à Titus... mais je ne sens rien.
Même si on a éprouvée cette sensation une ou deux fois dans ce drôle de rêve qu'est la vie, il y a toujours de l'étonnement à se découvrir vide.
Dans ma mécanique intérieure, j'offre parfois à ceux qui ont le désavantage de croiser ma route, un boulon, une vis. Je leur donne, le plus gratuitement du monde. Parce que c'est eux, parce que j'ai envie de les accompagner sur le petit chemin, parce que je les adopte. La chose est immense, rare. La chose m'est toujours difficile. Le ridicule m'imprègne jusqu'au bout de mes doigts alourdis de bagues en argent.
Je pourrais toujours les fondre et me faire une balle contre mon mal.
Je leur dis d'ouvrir la main et je dépose l'objet dans la paume. Je leur demande simplement d'être bon avec cette vis, cet écrou, ils font partie de ma mécanique, une vis d'enfant mal grandi, c'est fragile. Attention, ne la casse pas, ne la perds pas, ne l'abandonne pas, involontairement ou non. Je t'en voudrais bien plus si tu la perds involontairement.
Il arrive dans ce pays où je suis reine, que quelqu'un abandonne la vis. Pas volontairement, non, jamais. Une petite erreur, un petit accroc et tout est rompu. On aimerait alors poser sa main sur la tête de l'autre, caresser les cheveux comme on le fait toujours, car tous les myopes sont aveugles, et il faut toucher, toujours toucher. Lisser une mèche rebelle et dire que tout cela n'est pas bien grave. Oh, si peu grave. Mais on ne peut pas, la voix est inaudible. Il y a quelque chose de brisé, ici, juste ici, vois-tu ?
Oh, ce n'est pas de ta faute. C'est peut-être de la mienne. Je ne suis pas quelqu'un de très normal, même si ce mot ne fait pas partie de mon vocabulaire. On me le dit souvent. Je suis habituée. Ce qui n'est rien aux yeux des autres, c'est pour les miens une atrocité, un calvaire. Mon chemin de croix.
Parfois, je ressens de la colère. Ma violence est mal comprise. Ma violence, elle reconstruit tout. Elle détruit de fausses idées, elle abat des murs. Si au bord du précipice, dans l'incompréhension mutuelle, je deviens violente, alors vous saurez que j'ai pour vous ce qui ressemble à de l'amitié. Je suis maladroite, peut-être, mais quand je vous prends dans mes bras en vous serrant violemment, et brutalement, alors vous saurez que je vous aime, inconditionnellement. Imbéciles, ceux qui pensent le contraire !
Mais parfois, sous d'autres lunes, plus que la colère, c'est l'abbatement.
Difficile de rattraper Fauna, ou quel que soit son nom, quand elle est abbatue, quand elle ne comprend pas, qu'elle chute en dehors de son corps. L'incompréhension. Mauvaise, vague sensation. Vaste blague. Souvenir d'un jour, devant la violence verbale du père, d'avoir détourné le visage et de s'être rencontrée dans le miroir. Elle l'a observé longtemps, ce visage de lune, blanc, plus pâle que la pâleur elle-même, elle l'a observé comme si ce n'était pas elle, comme si c'était quelqu'un d'autre. C'était la mauvaise actrice dans un mauvais mélodrame. Fauna ne s'est pas reconnue. Ou juste un peu, dans cette courbe. Elle a reconnu les courbes du visage de l'enfant. Un visage qui ressemble à un point d'interrogation. L'enfant incapable de bouger, cloué sur place pour que le vent mauvais passe vite sur elle, soit derrière elle, que la nuit vienne.
Est-ce un autre type de défense, inconnu, cet atroce et terrifiant refroidissement de la personne ?
Et je suis désolée. Je n'ai jamais eu peur de me brûler. Je suis désolée d'être si froide. D'être fragile, peut-être.
Et je suis désolée d'être incapable d'aller vers toi.