mardi 21 octobre 2008

Cette gravure...

Longtemps qu'en rêve, en marchant, en faisant tout à fait autre chose, j'écris à son sujet, comme j'écris sur à peu près tout ce qui me plait, billets éphémères qui s'envolent dans la brise.
Hélas, je crois bien avoir presque tout oublié.
L'autoportrait aux yeux hagards de Rembrandt Harmenszoon Van Rijn, que j'aime. L'autoportrait et Rembrandt, que je vois comme, et je ne peux jamais y penser autrement, un ventre affamé. Et cette bouille ronde ! Ce n'est plus un visage, mais bien une gueule, peut-être plus menacante que la rondeur des traits ne le laisserait supposer. Et quel sens du grotesque, cette moue des lèvres... j'y vois l'ombre de Mervyn Peake. Il étudiait cette bouche avide, je le pense, mais l'illusion est si belle qu'il semble qu'il quémanderait presque un baiser. Un baiser d'enfant, lèvres contre lèvres. Peut-être faut-il penser qu'il joue, qu'il se déguise, qu'il s'amuse avec son visage malléable, qu'il s'en amuse, de ce visage. Et puis, il faut plonger le regard dans le sien, et la gourmandise fait place à l'inquiétude. Non, il ne quémande rien, c'est un sifflement joyeux interrompu par son reflet dans le miroir.

J'imagine la scène, parfaitement. Rembrandt devant son miroir, et il s'étudie. Le nez épaté, demesuré, les yeux enfoncés mais brillants, ronds, la moustache qui n'en est pas une, une ombre tout au plus. Les boucles et le joli chapeau, vert ou pourpre, accessoire indispensable pour compléter le déguisement. Rembrandt et son goût du travestissement. Il est riche, il est fier de le montrer, bientôt il sera pauvre, il ne cachera rien. Il étudie ce visage rond, et se demande, le profil droit ou le gauche ? Lisser un peu ses cheveux ? Il hausse les épaules. Il se retourne et débute sa gravure. Quand on crée, on oublie, on est absent, le chien peut bien aboyer, il aura du mal à nous éloigner de là. Alors, Rembrandt s'affaire, sifflote un air, grave ce qu'il a en tête, et puis, il hésite, il se rend compte qu'un détail ne se rappelle pas à lui. Il relève la tête et soudain... hé bien, quelle stupeur ! Son sifflement joyeux s'est tu. Tête contre l'épaule, tête rejetée en arrière, voilà que se retrouver nez à nez devant lui-même fait battre son coeur, douloureusement. L'espace d'un instant, il savait, il en aurait parié ce que vous voulez, qu'il était autre chose qu'un visage, il était bien plus qu'un visage, le voilà face-à-face avec ce qu'il avait oublié, un visage de chair et de sang.
Lui.
Arraché de son étude minutieuse, de son théatre intérieur, ce qu'il est, ce qu'il représente. Soudain, il est ce qu'il voit. Moue enfantine, ni beau, ni laid, c'est bien plus que ça, nulle trace d'élégance, de beauté, de délicatesse. Ce qui lui revient en pleine face, c'est ce qu'il est, c'est Rembrandt le Rustre, aux mains tachées de couleurs, issu de la vieille terre hollandaise, d'une famille de paysans et sans éducation. Juste lui, un homme. Giflé, il reçoit sa mortalité en plein visage, il fait face à l'échec et à la peur et à l'angoisse, ventre affamé et la mort n'est pas loin. Terrible découverte, terrible aveu, terrible constat quand on est un papillon de nuit, attiré par ce qui brille. La gravure est dévorée par sa présence, dévorée par cette peur, cette peur qui implose dans la forme des sourcils, tristes. Dans les yeux plus que tout, l'étonnement, la préscience, quelque chose de pire va arriver, doit arriver. Les yeux s'aggrandissent, c'est un sentiment d'horreur. Tourment, vie intérieure. C'est comme parler à son double, à travers le miroir, c'est comme mourir dans ce reflet qui ne connait ni début ni fin.
Alors, dialogue solitaire, en boucle, Rembrandt peint son visage.

lundi 20 octobre 2008

Gibberisher au clair de lune

Parce que Gibberish me plait plus que Charabia, qui pourtant me plait, et plus que Baragouiner, qui me plait beaucoup aussi. Le Charivari Saturnien comme à la fête des fous et le soir du 28 décembre, les enfants sortent jouer aux Innocents.
J'aime baragouiner, j'aime gibberisher et heureusement parfois, les mots veulent bien me prendre la main. C'est partir à l'aventure en moi-même, l'être n'est finalement qu'un escalier en colimaçon, et c'est beaucoup plus vivant que si je prenais le bateau pour aller dans les îles inconnues du sud, même si je pense préfèrer celles du nord, là où il fait froid, neige qui crisse sous le pas, et même si j'aime le bateau. Laissez moi assise sur ce fauteuil et je parviendrais à vivre 1000 vies. Si le corps est une prison, et il l'est un peu, sauf quand il s'agit de manger ou d'ouvrir un livre, parfois serrer un animal dans ses bras - et je le confesse, fumer le tabac -, alors le mien est la cage dorée des oiseaux multicolores des Indes.
Les choses naturelles sont un supplice et j'aimerais jouer la Diva capricieuse pour le reste de ma vie, ou ce qu'il me reste à vivre, à découvrir, à déchiffrer, à sentir et à toucher. Si vous sonnez à la porte, je n'ouvrirai pas, et si vous me téléphonez, je ne répondrai pas, et si vous m'envoyez des lettres, je les ouvrirai si l'expediteur me plait, mais elles n'auront pas de suite, sauf si de vos nouvelles, j'ai ardemment besoin. Malheureusement, la Grande Babylone a plus besoin de moi que je n'ai besoin d'elle. Si vous avez besoin de conseils, ne comptez pas sur moi, et si vous avez besoin d'un moment de joie, je ne suis pas celle qui vous donnera la clé pour ce moment, pas plus que je ne peux donner une seule bonne raison de rester dans ce monde-ci. Au pire, hibernons un peu. Sensations en phase de dégel. Si je ne suis pas prise d'insomnie, je suis de ces dormeurs qui sont comme des loirs dans des théières, et si l'on me bouscule pour que je m'éveille, je grogne.
En attendant, je gibberishe, un mot qui n'est pas très joli à entendre tant que je le maltraite, mais ce barbare est très drôle à utiliser. Tellement drôle qu'il devient un très grand ami, Gibberish. Je l'habille d'un costume de Fou du roi, d'un bouffon, couleurs vives assombries par la poussière, vêtements que je découperais dans la garde-robe de Maman. Si je l'avais habillé tel un empereur, il n'aurait pas aimé que je lui demande de taper dans ses mains, il n'aurait pas aimé perdre sa dignité, il aurait tapé du pied plutôt. Il se serait drapé dans cette dignité, comme Jules César se drapa dans sa toge avant d'être lacéré, et l'air pincé, aurait fui sur le premier rayon de soleil venu. Fichtre, la place n'est pas sûre. On ne m'utilise pas pour de telles abérrations !
Je lui dis aurevoir à travers la fenêtre (pluie sur la vitre) et Gibberish le Fou qui aime la nuit vient chevauchant un rayon de lune. Tiens, dit-il en me jetant quelque chose au visage. Prends ce mot, et pétris-le, sa sonorité te plait tant, peut-être qu'à force de le pétrir, il te rappellera quelque chose ?
J'entends le mot naïveté. Si c'est de la naïveté, alors je prends le droit, je prends tous les droits, et j'écrase la crédulité de mon talon et avec joie, je défends la naïveté. Je n'ai pas envie de me réconforter, même si je veux bien qu'on me réconforte un peu. Je n'ai pas envie de me rassurer et je n'ai nulle envie qu'on me rassure. J'essaie de ne plus être superstitieuse. Alors je gibberishe dans mon coin, pendant que la chouette effraye crie dans le sien, son cri strident est une belle mélodie. Je devrais lui écrire pour le lui dire, et je lui dirais aussi que j'aime beaucoup ses yeux, et sa mythologie sinistre. Je devrais aller voir le médecin plus souvent. Je discute avec mon ours en peluche, celui qui, la nuit venue, rejoint les monstres sous le lit et voit son tout petit museau devenir gueule et crocs, et il me dit de continuer à Gibberisher. Un jour, peut-être, dans 500 ans, si le monde n'est pas néant, Gibberish le fou sera dans le dictionnaire, une belle place, avec une belle image, lui et son sourire jusqu'aux oreilles à la manière d'un Monsieur Tom chantant Rain Dogs. Il y aura aussi les verbes hamletiser et chipouiller. Avec Gibberish le fou, on verra que les chapeaux ne servent pas que de protection contre le soleil, contre les autres, mais qu'il sert avant toute chose aux fées. Celui qui le matin part en l'ignorant ne mérite pas que les fées s'arrêtent quelques instants sur son chapeau. Celui qui le matin part en l'oubliant, on essayera de ne pas lui en vouloir trop longtemps. Peut-être l'a-t-il su dans le passé, et qu'il l'a oublié, au fur et à mesure des jours et des nuits.
Il faudrait continuer d'inventer les Heures. Oublier le chiffre 13 peint sur les portes de nos maisons. Je vérouille les écrits de l'intérieur et laisse faire ceux qui ont une clé. S'endormir ; en rêve, combattre un tigre, vivre encore au clair de lune, car certains sont fait pour les nuits sans fin, combattre l'angoisse, combattre les mots que l'on entend, et que l'on ne comprend pas.
Et deux cheveux blancs de plus dans ma chevelure chocolat noir. Peut-être qu'un jour, ils seront mèche blanche.
Et je gibberishe, farandole menée par un cheval-squelette, sans nom et sans rênes !