Je fête les anniversaires de mes amis à deux pattes. Je ne vais pas jusqu'à leur offrir des cadeaux ou un gâteau d'anniversaire, même si l'idée reste plaisante. Mais non, je reste devant l'agenda ou le calendrier et je me dis que c'est aujourd'hui, et je me contente de les regarder pendant un petit moment, alors qu'ils dorment, ou qu'ils jouent, qu'ils me regardent les regarder.
Le 20 novembre, c'était l'anniversaire de Monsieur O., le plus vieil habitant de la maisonnée, si l'on excepte les livres. Il a des yeux noisettes qui semblent toujours agrandis par de formidables rêveries et un long poil soyeux. Il aime bien fureter dans tous les coins de la maison, même ceux qu'il connait par coeur. Il aime bien aboyer dès qu'il entend un bruit suspect, et des bruits suspects, il y en a tout le temps. Il aime bien frotter son museau à tout ce qui bouge, les jambes des gens, surtout. Il aime à sauter sur les genoux quand on regarde un film, et dormir là, la tête sur les cuisses. C'est un envahisseur qui aime à prendre toute la place. Il est né un 20 novembre sous le signe du Scorpion, et il parait que le Scorpion est un signe difficile. Je ne contredirais pas les spécialistes.
Chien fou, il a envahi la maison, comme une tornade, après que Premier Chien soit parti, un jour de novembre. Lui, c'était un vieux chien de presque 16 ans, doux et distant. On doit certainement posséder un 6ème sens, qui est celui de la mort, un instinct qui nous fait savoir, même quand on a pas envie de le savoir, que quelqu'un est sur le point de s'en aller. Alors un matin de novembre, cet instinct me fit prendre la patte de Monsieur V. dans ma main, alors qu'il s'était allongé sur la couverture qu'on ne pouvait plus lui enlever sans qu'il grogne tout doucement, et il est parti, tranquillement, en me regardant. Et je n'ai pas lâché sa patte. Et on m'a dit que j'en faisais trop, que j'avais bien tort de pleurer pour un animal, car après tout, c'était juste ça, et rien que ça : un animal. Et à cela, je ne réponds jamais, parce que je ne vois jamais quoi répondre.
Quelques temps après que Monsieur V. soit parti, Monsieur O. pointa le bout de son museau, timidement derrière la porte, tâtonnant avec sa petite patte le carrelage froid. Satanés soirs de décembre. Le petit bonhomme dut faire ses premiers pas tout seul, car la réserve me rend distante, surtout au premier face à face. Je l'ai regardé alors qu'il furetait un peu, autour de lui, un tout petit peu. Il avait peur, c'est certain, et il devait se demander où diable on l'avait emmené. Je me suis toujours sentie un peu coupable d'arracher un tout petit chien à la protection maternelle. Tétanisé, il s'est assis en plein milieu du tapis. Nous nous sommes regardés, et je lui ai dit qu'avant lui, il y avait un chien bon, et noble. Je lui ai dit que ce ne serait pas facile pour lui, au début. Et ce chiot qui n'osait plus bouger m'attendrit malgré moi et me fit pleurer encore plus. Et comme j'étais triste, et lui aussi, je l'ai pris le soir même dans mon lit, où il s'est roulé en boule sur l'oreiller. C'était doux et rassurant, cette boule de poils qui ronflait doucement et qui sans me connaitre, déposait en moi sa confiance, sans arrières-pensées. Petit bonhomme, il ne faudra surtout pas te décevoir.
Monsieur O. n'aime pas Anne Rice. Il détruisit en quelques morsures la couverture d'Entretien avec un vampire. Ca ne me dérangait même pas, je n'ai jamais beaucoup aimé Anne Rice. Il compris très tôt qu'il y avait autre chose que les quatre murs de la maison, c'est un esprit frondeur, un mousquetaire de l'aventure. Monsieur O. fait souvent des bêtises, et bientôt, sa passion sera de dévorer tous les mouchoirs qu'il trouve. Tu es dégoûtant, lui dira-on. Lui n'en a cure. Ca doit être amusant, de manger tous ces mouchoirs. Monsieur O. est toujours un enfant. Comme sa maitresse, il a souvent des noeuds dans les boucles de ses longues oreilles. Comme sa maitresse, c'est un gourmet, un gourmand. Comme sa maitresse, il aime les ballades, quand il n'y a personne, humer le parfum de la forêt et jouer avec les feuilles. Attention, celle-ci, poussée par le vent, part à l'attaque ! Il convient de ne pas la laisser faire, bien campé sur ses quatre pattes. En rentrant, il aime bien dormir surtout. Manger, puis dormir. Il est alerte, sauf au sortir du réveil, et remue la queue dès qu'il voit les gens. Il se roule de préférence dans la terre, mais il parait que tous les chiens font ça. Et puis au fil des jours, Monsieur O. s'assagit. Il court moins, ça l'essouffle, et peut-être que ça l'agace, parce qu'il aime décidement trop courir. Parfois dans la nuit, il confond le mur avec la porte de la chambre quand il veut sortir, jetant un regard derrière son épaule parce que sa maitresse ricane en le regardant gratter le mur. Il se contente de la regarder en levant les oreilles quand elle rit, et quand elle pleure, il la regarde en s'asseyant à ses pieds. Il tombe dans les escaliers en les descendant trop vite, trop pressé d'aller dehors. Il regarde d'un drôle d'air Monsieur T., qu'il ne doit pas bien comprendre. Après tout, il ne le connait que depuis peu, c'est un tout nouvel arrivant. Et allons donc ! Il joue tout le temps, et lui saute dessus, et lui mordille la patte. Tout cela n'est plus pour lui. Et on évitera de dire que Monsieur T. est bien gracieux, parce qu'il n'aimerait pas nous l'entendre dire. Il est trop vieux pour tout ça, et il préfère dormir de tout son long, en rêvant. Oui oui, il rêve, et pas que de nourriture, et pas que de chasse au lapin. Et dire qu'avant, il courait tout le temps, et c'était lui qui sautait sur les autres. Quelle déception ! Si vous l'aviez vu à la glorieuse époque, il vous aurait épaté, étonné, et vous l'auriez applaudi et lui, il aurait remué la queue en balançant son arrière-train dans le même mouvement pour accueillir vos applaudissements. Est-ce qu'il se rend compte que ce corps, et ce souffle, le trahissent à chaque minute qui passe ? La nuit prend des allures de romans gothiques.
Il est aisé de deviner quand Monsieur O. est triste. Il vient poser sa tête sur la cuisse et vous regarde de ses grands yeux noisettes. et dans ces yeux, toute la gravité du monde. Et il nous dit de faire attention à lui, le chat l'épie et c'est mauvais signe, ça veut dire qu'il veut jouer et lui est tellement fatigué.
Les mois de novembre sont tristes. Il y a beaucoup de gens aimés qui sont partis en novembre. Monsieur V. bien sûr, et Grand Père, Mervyn Peake et Alice Liddell, et le duc Max. Les mois de novembre me font trembler, un peu à cause du froid.
mardi 25 novembre 2008
mercredi 5 novembre 2008
La tranquilité n'existe pas
Alors qu'il fait froid, je me ressource dans des mots, des portraits, des cailloux, un brin d'herbe. Du pas grand-chose pour les uns, de l'éphémère pour les autres, de l'huile pour la mécanique intérieure pour les fous, ou ceux que l'on aime à ranger comme tels.
A cette minute, je me dis qu'elle est belle, l'écriture de John Keats, l'un de mes amis les plus proches.
Elle est stylisée, elle est délicate. Il ne rature pas beaucoup. Je devine le mouvement dans les arabesques du h d'Hypérion.
Sa main a du avoir le geste du calligraphe chinois, son visage, l'application de l'enfant.
Il parait que ce n'est pas grand chose.
Ce que je préfère, ce sont les ratures, rares, mais ratures tout de même. A-t-il porté la plume à sa bouche, comme font certains écrivains quand ils défrichent ? A-t-il tapoté de sa main le bureau, légèrement agacé ? A-t-il, enfin, suivi du regard le rossignol qui s'envole, pensant soudain à autre chose ?
Quelque chose m'a toujours intriguée en lui. Le paradoxe.
Le paradoxe entre ce petit bout d'homme, pas bien haut, et qui comme Alexandre avant lui, Monsieur Barrie après lui, devait s'agacer ou s'inquièter quand les gens posaient trop longuement leur regard sur lui. La douceur de ce regard clair, l'air rêveur. Parfois, ses yeux semblent aggrandis par l'effroi, l'inquiètude, un soupçon de la jalousie qui le mina. On ne voit plus qu'eux. Il regarde ailleurs. Il ne nous dira pas ce qu'il a aperçu, il nous l'écrira. John n'avait pas le raffinement d'un Percy Shelley, il n'avait pas la beauté d'un Byron. Il était petit, et pas très riche, et il devait batailler tous les jours - et comme ça devait l'ennuyer ! - en plus de batailler contre lui-même. Lui était pauvre, et autodidacte, et affamé de tout. Le paradoxe existe-t-il ?
Et pourtant !
Il illumine, il irradie. Ne pas se fier à cette écriture maîtrisée. Quand il rature, il rature, avec rage. Ceci est sûrement la troisième version d'Hypérion, et il l'a encore raturée quand il pensait l'avoir mise au clair. Lui, qui semble si fragile, porte en lui la vie, et ce qui ressemble à de la rage, rage qui ressemble à la brume londonienne, une rage qui n'aveugle pas, celle qui fait oublier l'heure du repas. Ses écrits, profonde mélancolie, joie et beauté, s'échappent de la feuille jaunie et s'envolent avec le zéphyr, le tendre zéphyr. Il ne peut en être autrement. Avec lui, la forêt ne sera plus jamais la même. Il y a le visage d'un Dieu grec dans cette pierre près du ruisseau où l'on boit, habités par les nymphes, et les sons que l'on entend derrière le vieux chêne, c'est le rossignol, immortel gardien des crépuscules, quand tout est calme, et que l'on peut enfin se reposer pour quelques minutes, pour dormir un peu et le temps n'existe pas. Une allure de cimetière, mais nous ne sommes pas à Highgate, nous sommes dans l'éther, dans l'eau de ce ruisseau. Il m'appris, dans la jeunesse, à regarder, durant de longues heures, à travers la fenêtre quand il pleut, à apprivoiser la mort, à tendre la main vers elle. Quand on a peur de la mort, si peur est le juste mot, et qu'on le lit pour la première fois - le bouquin caché dans une malle, il a le parfum de tout ce qui est ancien, et sa couverture est déchirée par endroits -, on découvre le chant du rossignol même si on n'est pas sûr de le reconnaitre parmi tous les oiseaux, et son fantôme vient s'assoir à côté, main sur l'épaule et crois-moi, la mort n'est pas si grave. I must die, dit-il en toussant la première fois. Et c'est ainsi, we all must die. Offrons notre amitié à la Mort, et on devrait la lui offrir dès le début, au tout premier jour, celui où l'on marche comme un semblant d'homme. Marchons avec elle. Doutons, mais pas d'elle. Aimons-la ou haissons-la. Et quand le pire arrive, tout flamboie. Faisons en sorte que tout flamboie, pour que ça prenne l'allure d'une tragédie, pour oublier le reste et le monde. Pour connaitre le mystère, enfin.
John Keats, Junkets, est le premier poète. Le tout premier de mon Labyrinthe. Je suis exclusive. Dans mon grand sac, le vieux livre abimé. Planer dans les cieux, et n'être plus que sensations, une vie de sensations ! On marchera dans la forêt, le chien à côté, sans un mot pour personne, et on foulera du pied les pétales des roses mortes. Les oiseaux chanteront dans la cage poussiéreuse, et puis, l'horloge sonnera, ébranlera toute la maison. Certaines obsessions reviennent continuellement dans les écrits. Que le coeur saigne encore un peu plus pour ne pas devenir comme certains héros de romans. Eux qui devant le miroir, se rappelle comment ils ont quitté la terre, et comment cela est effrayant. Ils tâtent leur poitrine, aimerait toucher le coeur indomptable. C'est comme un membre amputé. On a la sensation qu'il est là et bien là parce qu'on a mal, mais la vérité est que cette partie nous a quitté depuis longtemps.
Puisque la tranquilité de l'âme n'existe pas, puisque l'on est de toute façon déchirés, évitons l'amputation. Parce que tout n'est qu'un rêve, marchons en somnambule.
Au printemps de 1819, un rossignol avait fait son nid près de ma maison. Son chant donnait à Keats une joie tranquille et continuelle. Un matin il porta sa chaise de la table du petit déjeuner sous un prunier de la pelouse, où il resta assis une heure ou deux. Quand il revint à la maison, je vis qu'il tenait à la main quelques bouts de papier et qu'il les fourrait doucement derrière des livres.
Charles Armitage Brown.
Et l'ombre de Keats est toute proche.
A cette minute, je me dis qu'elle est belle, l'écriture de John Keats, l'un de mes amis les plus proches.
Elle est stylisée, elle est délicate. Il ne rature pas beaucoup. Je devine le mouvement dans les arabesques du h d'Hypérion.
Sa main a du avoir le geste du calligraphe chinois, son visage, l'application de l'enfant.
Il parait que ce n'est pas grand chose.Ce que je préfère, ce sont les ratures, rares, mais ratures tout de même. A-t-il porté la plume à sa bouche, comme font certains écrivains quand ils défrichent ? A-t-il tapoté de sa main le bureau, légèrement agacé ? A-t-il, enfin, suivi du regard le rossignol qui s'envole, pensant soudain à autre chose ?
Quelque chose m'a toujours intriguée en lui. Le paradoxe.
Le paradoxe entre ce petit bout d'homme, pas bien haut, et qui comme Alexandre avant lui, Monsieur Barrie après lui, devait s'agacer ou s'inquièter quand les gens posaient trop longuement leur regard sur lui. La douceur de ce regard clair, l'air rêveur. Parfois, ses yeux semblent aggrandis par l'effroi, l'inquiètude, un soupçon de la jalousie qui le mina. On ne voit plus qu'eux. Il regarde ailleurs. Il ne nous dira pas ce qu'il a aperçu, il nous l'écrira. John n'avait pas le raffinement d'un Percy Shelley, il n'avait pas la beauté d'un Byron. Il était petit, et pas très riche, et il devait batailler tous les jours - et comme ça devait l'ennuyer ! - en plus de batailler contre lui-même. Lui était pauvre, et autodidacte, et affamé de tout. Le paradoxe existe-t-il ?
Et pourtant !
Il illumine, il irradie. Ne pas se fier à cette écriture maîtrisée. Quand il rature, il rature, avec rage. Ceci est sûrement la troisième version d'Hypérion, et il l'a encore raturée quand il pensait l'avoir mise au clair. Lui, qui semble si fragile, porte en lui la vie, et ce qui ressemble à de la rage, rage qui ressemble à la brume londonienne, une rage qui n'aveugle pas, celle qui fait oublier l'heure du repas. Ses écrits, profonde mélancolie, joie et beauté, s'échappent de la feuille jaunie et s'envolent avec le zéphyr, le tendre zéphyr. Il ne peut en être autrement. Avec lui, la forêt ne sera plus jamais la même. Il y a le visage d'un Dieu grec dans cette pierre près du ruisseau où l'on boit, habités par les nymphes, et les sons que l'on entend derrière le vieux chêne, c'est le rossignol, immortel gardien des crépuscules, quand tout est calme, et que l'on peut enfin se reposer pour quelques minutes, pour dormir un peu et le temps n'existe pas. Une allure de cimetière, mais nous ne sommes pas à Highgate, nous sommes dans l'éther, dans l'eau de ce ruisseau. Il m'appris, dans la jeunesse, à regarder, durant de longues heures, à travers la fenêtre quand il pleut, à apprivoiser la mort, à tendre la main vers elle. Quand on a peur de la mort, si peur est le juste mot, et qu'on le lit pour la première fois - le bouquin caché dans une malle, il a le parfum de tout ce qui est ancien, et sa couverture est déchirée par endroits -, on découvre le chant du rossignol même si on n'est pas sûr de le reconnaitre parmi tous les oiseaux, et son fantôme vient s'assoir à côté, main sur l'épaule et crois-moi, la mort n'est pas si grave. I must die, dit-il en toussant la première fois. Et c'est ainsi, we all must die. Offrons notre amitié à la Mort, et on devrait la lui offrir dès le début, au tout premier jour, celui où l'on marche comme un semblant d'homme. Marchons avec elle. Doutons, mais pas d'elle. Aimons-la ou haissons-la. Et quand le pire arrive, tout flamboie. Faisons en sorte que tout flamboie, pour que ça prenne l'allure d'une tragédie, pour oublier le reste et le monde. Pour connaitre le mystère, enfin.
John Keats, Junkets, est le premier poète. Le tout premier de mon Labyrinthe. Je suis exclusive. Dans mon grand sac, le vieux livre abimé. Planer dans les cieux, et n'être plus que sensations, une vie de sensations ! On marchera dans la forêt, le chien à côté, sans un mot pour personne, et on foulera du pied les pétales des roses mortes. Les oiseaux chanteront dans la cage poussiéreuse, et puis, l'horloge sonnera, ébranlera toute la maison. Certaines obsessions reviennent continuellement dans les écrits. Que le coeur saigne encore un peu plus pour ne pas devenir comme certains héros de romans. Eux qui devant le miroir, se rappelle comment ils ont quitté la terre, et comment cela est effrayant. Ils tâtent leur poitrine, aimerait toucher le coeur indomptable. C'est comme un membre amputé. On a la sensation qu'il est là et bien là parce qu'on a mal, mais la vérité est que cette partie nous a quitté depuis longtemps.
Puisque la tranquilité de l'âme n'existe pas, puisque l'on est de toute façon déchirés, évitons l'amputation. Parce que tout n'est qu'un rêve, marchons en somnambule.
Au printemps de 1819, un rossignol avait fait son nid près de ma maison. Son chant donnait à Keats une joie tranquille et continuelle. Un matin il porta sa chaise de la table du petit déjeuner sous un prunier de la pelouse, où il resta assis une heure ou deux. Quand il revint à la maison, je vis qu'il tenait à la main quelques bouts de papier et qu'il les fourrait doucement derrière des livres.
Charles Armitage Brown.
Et l'ombre de Keats est toute proche.
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