Syd le raté, qu'on a viré parce qu'il se droguait. Parce qu'il ne parvenait plus à chanter juste. Parce qu'il oubliait les paroles au milieu d'un morceau. Parce qu'il se figeait, l'esprit ailleurs.
Parce qu'il était un peu fou.
C'est la thèse officielle.
Syd avait la bénédiction de créatures étranges et mythologiques.
Lucifer Sam le chat, la mère de Matilda qui raconte les histoires, Grimble Gromble le Gnome, des clowns, la bicyclette volée qu'il ne peut pas prêter et quelques planètes.... et puis aussi l'épouvantail.
Son double, triste et résigné.
Ermite aux boucles brunes, de celles que les filles adorent frôler de la main. Ermite aux yeux sombres, qu'il maquille de khôl, et si les yeux sont bien le miroir de l'âme, alors celle de Syd est lasse, vieille et malicieuse à la fois. Des yeux fatigués, comme le Piper At The Gates Of Dawn.
Sa guitare est accordée comme il le désire. Ce désir n'est pas celui du voisin. Il hésite au moment de commencer le refrain. Il improvise. Il est dans le jeu. Personne ne comprend vraiment, sauf Grimble. On lui demande d'être plus réfléchi.
Peu importe. Dans le jeu, malgré la souffrance. La création, et elle seule. Et Syd se marre.
The Madcap Laughs.
Syd n'était plus là, c'est ce qu'on nous a dit. Il était peut-être mort, le cerveau cramé par les amphétamines et ses chimères. Il s'était peut-être tué en se jetant de la fenêtre de sa chambre, à l'asile.
Il a déserté, de cela on peut être sûr.
Un jour qu'il n'aimait plus la vie, du moins, plus cette vie-là, il décida de ne plus répondre.
Plus répondre aux gens, plus répondre au téléphone. Sauf à ceux qu'il aimait bien. Et encore. Mais parce que Syd est un gentil, il salue de la tête les passants qui lui disent bonjour.
Il a du emprunter la bicyclette d'Emily ou de Jenny.
Syd le raté, Syd qui a tout raté, même son Art. A sa sortie de l'asile, on dit qu'il continue de se droguer, on dit qu'il est bouffi, on dit qu'il regarde continuellement le même point à l'horizon, assis comme un Bouddha désoeuvré et perdu. Homme triste entouré de fleurs et d'abeilles, n'écoutant plus que du jazz parce que les dieux du rock sont morts. Il essaie de comprendre les messages codés des nuages. Sa soeur répond que ce ne sont que des nuages.
Et Syd se marre, mais son rire est plus doux.
Lucidité épouvantable. Se demander si l'ignorance vaut plus cher. L'anonymat et un voile de poussière pour mieux écouter le lunatique qui était dans sa tête, lui qui avait choisi le LSD pour comprendre ce qu'il ne touchait que du bout des doigts.
Syd comme un avatar de Garbo. Lointain, la chair à vif et Lucifer Sam a du prendre le bateau.

C'est horrible que vous me voyez encore...
Je vais être clair, je ne suis plus ici.
Syd trop sensible et trop fragile pour ce monde. Trop bizarre pour les uns, trop puéril pour les autres. Le Génie Foudroyé, c'est ce qu'on dira de lui quand la Mort ouvrira ses bras. Il faut bien dire quelque chose. Syd s'en fout. Parce qu'il n'écrit que pour lui. Parce qu'il n'a pas été foudroyé. Pas vraiment, et pas de cette façon. Il peint et jardine, les mains maculées de peinture et de terre. Une façon comme une autre de parler, de communiquer, parce que Syd, qui a toujours été taciturne, a choisi le silence pour guérir son mal-être. Tchaikovsky se tenait la tête quand il conduisait l'orchestre.
Syd peignait et terminait sa peinture. Il la photographiait, et détruisait l'oeuvre. Cela seul devrait être important. Le Dieu de son monde. Ce n'est pas un point perdu à l'horizon qu'il regardait, pas plus que son passé de rock-star flamboyante et déchue qui parlait aux gamins comme aux plus grands (la frontière n'existe pas), c'est son coeur sous la poussière, et ses ailes brisées, et les nuages dans le ciel. Et, caché sous un buisson, Grimble le Gnome. Reclus, il était peut-être heureux. Je voudrais dire sûrement.
Syd le timide pouvait regarder le monde de ses yeux d'enfants et oublier qu'un jour, il fut un épouvantail.
There was a king who ruled the land.
His majesty was in command.
With silver eyes, the scarlet eagle
showered silver on the people,
Oh Mother, tell me more.
Why'd you have to leave me there
hanging in my infant air, waiting?
You only have to read the lines of
scribbly black and everything shines.
Across the stream with wooden shoes,
bells to tell the King the news.
A thousand misty riders
climb up higher once upon a time.
Wondering and dreaming.
The words have different meanings...
Yes they did...
For all the time spent in that room,
the doll's house, darkness, old perfume,
and fairy stories held me high
on clouds of sunlight floating by.
Oh Mother, tell me more...
Tell me more...


