Carol explique à Max qu'avant, il y a longtemps, ils avaient tous, lui et ses amis, de grands projets de construction. Ils voulaient construire ceci et cela, et plus rien ne leur ferait mal... et puis un jour, sans qu'ils s'en rendent compte, leurs dents sont tombées.
C'était peut-être trop tard, pour la construction. Le temps ne les a pas attendus, ou bien ils ont cru en son pouvoir.
C'est bientôt l'Hiver et ensuite ce sera le printemps. Inquiétude. Être enfant à cette heure précise et cette heure passera, ce sera bientôt fini, ce sera bon pour les autres, ceux qui ont 6 ans. Alors il faut attendre le bus et y monter. On ne peut que se retourner et regarder ce qu'on laisse derrière. Ne t'inquiète pas, disent les autres, ceux qui sont montés, avant, il y a des années. Ca ne dure pas longtemps. Ca ne fait pas mal.
Ca ne dure pas bien longtemps, c'est vrai. Cet infime instant est la balade mélancolique des êtres arrachés au monde, le monde duquel ils étaient Rois. Ils ont du abandonner la couronne à un autre, le successeur, celui qui leur dit aurevoir de son sourire joyeux, ce successeur qu'ils détestent toujours au premier abord. Grandir et comprendre que ce n'est pas toujours la faute des autres. Et ça, c'est le plus douloureux, cette petite pointe dans le coeur, et l'amour qui fait culpabiliser, se rendre compte soudain, qu'on peut blesser, et qu'on ne peut plus s'en foutre. Ce n'est pas qu'avant, on n'aimait pas. Mais ce n'est plus pareil.
Se demander pourquoi la Mère regarde son petit avec un air si triste. Parce que tu grandis, mon enfant. Et tu changes. Rien de plus et pourtant, ce changement me fait vomir. Grandir te fera oublier, peut-être, de construire ce que tu voulais construire, quand tu étais Roi. Tu avais des idées, de l'imagination, et tu te fichais du Temps, tu te fichais de ce que disaient les autres, ceux qui te disaient que c'était impossible. Surtout, je ne pourrais plus te bercer. L'enfant qu'on aimait devient l'adulte que l'on craint.
Garder le monstre à l'intérieur de soi et hurler de rage parce qu'on est en colère, pleurer à chaudes larmes parce qu'on est triste, rire à s'en faire mal parce qu'on est joyeux, les yeux ailleurs, dans le vide, ou fermés parce qu'on réfléchit, ou qu'on rêvasse, mordre si jamais les autres dérangent, casser le vase parce qu'on ne sait plus dire les mots.
Certains disent que ça ne se fait plus. Il faut être raisonnable, maintenant.
Avec cet enfant, avec ce monstre, écrire le Roman, brûler les pages ensuite, bâtir le Château et le détruire, donner des coups de pieds dans la motte de terre et la reconstruire.
Détruire, reconstruire. Se dire que ça pourrait être mieux et fais attention à toi, ceci veut dire que tu es en dépression. Construire, détruire, et reconstruire. Tisser les secrets.
On sait bien que la balade dure plus longtemps que ce que les autres voudraient nous faire croire. La bêtise de certains est de croire qu'ils sont adultes alors que cet état n'existe pas. La force des autres est d'être éponge et flamme. D'être au bord de l'explosion, toujours. Le bus, ils l'ont pris. Sauf qu'au dernier moment, en ricanant, en volant la place du conducteur, ils ont changé de direction. Les adultes essayent de jouer, mais ils n'y a plus grand chose à brûler. Il y a une petite ouverture dans le coeur, et tout ce qui était eux s'enfuit par cette toute petite ouverture. Ils attendent sans rêver. Et si d'autres attendent eux aussi, ils rêvent en même temps. Ils jouent et brûlent et se brûlent. D'ailleurs, ils préfèrent brûler plutôt que d'attendre trop longtemps. Certains préfèrent la tristesse à l'infertilité. Certains préfèrent le suicide à la maladie. Le temps lui, n'attend pas. Le temps est un créancier. On aura mal, et pas besoin d'avoir 40 ou 50 ans pour savoir qu'on aura toujours mal, et qu'on aura besoin de mille choses pour combler les vides, et on aura parfois plus de besoins que de désirs, et puis on mourra, et puis c'est comme ça.
Et puisque maintenant on le sait, on crie, en rouvrant les blessures à grands coups de ciseaux, de couteau, de scalpel.
Le Souffle. Le premier mot. Crions et on créera un monde irrigué de notre sang. La douleur plutôt que l'assèchement. Le monde rétréci à notre démesure, bien assez petit pour tenir dans le creux de la main. On récupère la couronne.
Roi d'un minuscule Royaume tremblant, d'un Grenier poussiéreux, d'une Île solitaire plus vastes, plus étendus, plus effroyables, plus intenses que tous les continents réunis.
samedi 19 décembre 2009
vendredi 18 décembre 2009
Who Will Survive And What Will Be Left Of Them ?
En 1883, dans le territoire du Colorado, Alfred Packer fut condamné à mort.
Il ne fut finalement pas pendu mais passa quelques temps en prison. Il était un vieil homme, quand il en sortit.

Alfred Packer était un soldat de l'Union. On le remercia rapidement, pour cause d'épilepsie. Un soldat qui devint guide un beau jour d'hiver. En 1874, il devait emmener de l'Utah jusqu'au Colorado 21 mineurs. Mais personne ne savait qu'il n'était pas bien doué. Personne ne soupconna qu'il pouvait être fanfaron.
Packer et ces 21 mineurs se perdirent dans une tempête de neige, virent leurs victuailles emportés dans une rivière alors qu'ils tentaient de la traverser, rencontrèrent le chef Ouray, de la tribu des Ute, l'ami des hommes blancs, qui leur offrit l'hospitalité.
Et puis, Packer a envie, vraiment, de retourner au Colorado. Cinq de ses compagnons également. Ils veulent reprendre la route, malgré les avertissements du chef indien. Les Rocheuses sont dangereuses ; la nature, à cette époque de l'année, est déloyale.
Cet or, il n'attendait qu'eux. C'est pour cette raison, et elle seule, qu'ils osèrent traverser les Rocheuses. Ils prirent la route, leur sac sur le dos. Le rêve est si proche, l'avenir promet des merveilles.
Le premier à mourir fut le doyen Swan.
Il mourut, de froid, de faim, de fatigue. Les autres restèrent quelques minutes près de son cadavre, une perle sur les cils peut-être, mais le froid empêche bien souvent de pleurer. Ils restèrent là à le regarder, la salive au bord des lèvres comme on a la rage.
Quelque chose bout dans l'estomac, dans le ventre. Et ce cadavre gelé rappelle la dépouille de l'animal que l'on a chassé.
Il y en a peut-être un qui a jeté l'idée en l'air, comme ça, sans vraiment y penser. Et c'est peut-être Miller qui a pris le couteau qui a servi à couper les chairs glacées, c'est peut-être pour ça qu'on le surnomma le boucher. Peu importe que Swan fut humain, et qu'il fut leur compagnon de route. Quand on devient loup dans la forêt, seule compte la faim qui tord le ventre. Toutes pensées abolies, sauf la douleur dans les entrailles, ces entrailles qui réclament leur dû.
Et puis quatre ou cinq jours après, Humphreys meurt à son tour. Les 133 dollars, dans sa poche, ils n'allaient plus lui servir à grand-chose. Alors Packer les emprunta.
Et puis ils le mangèrent, lui aussi.
Et puis ce fut le tour de Miller le Boucher d'origine allemande. Packer dit qu'il y eut un incident, alors qu'il s'était éloigné pour chasser. Il ne fut jamais en mesure de dire ce qui arriva véritablement au boucher. Il est revenu, il était mort. Un incident, c'est tout. Bell ou Noon ont visé l'animal et ont touché l'homme, peut-être.
Alors ils le mangèrent, lui aussi.
Packer repartit chasser. Longtemps. Quand il revient, il découvre le cadavre du jeune George. Une balle dans le corps, que Bell a tiré à bout portant, avec le pistolet de Swan. Packer, bredouille, ne demande pas d'explications. Il a faim, c'est tout ce qu'il sait.
Une faim de loup, d'ours, une faim inhumaine.
Alors ils le mangent, lui aussi.
Mais Bell a encore faim. Il a une hache dans les mains, et son regard est fixé sur Packer. Packer a tiré le premier. Légitime défense. C'était lui ou Bell. Packer a encore assez de force pour choisir, et Bell est devenu fou, fou de faim, fou tout court. Il était peut-être plus fragile que California.
Tout ceci est vrai. La pure vérité, dira-t-il.
Aide-moi, mon Dieu, mais tout est vrai.
The Dead Man's Gulch. Le lieu où Packer festoya s'appellera ainsi.
Un reporter en mission s'arrête sur les lieux, armé de feuilles blanches et de fusains. Il s'assoit et dessine cinq cadavres, que le froid a gelé, que les animaux ont dévoré. Les cadavres portent les traces de coup de hache. Il manque la tête de l'un d'eux. On suppose que c'est Franck Miller. La poitrine de l'un a été découpée, à l'autre, il manque une partie du mollet. Certains semblent s'être battus.

Le conte de Packer, c'est du sang sur la neige et les cris de l'homme que l'on abat.
Et un ou deux mensonges.
Alfred ne sait même plus son prénom. Une erreur sur les papiers, une erreur sur un tatouage et Alfred devient Alferd. Packer revient dans le Colorado. Il ne sait plus vraiment comment il a fait. Il n'en revient même pas d'être revenu vivant de cet enfer. Personne ne lui pose de questions, alors il se tait. Il écume les bars et sans le rire qu'il poussa un soir de mars, personne n'aurait jamais rien su. C'est Frenchy Cabazon, un ancien membre du groupe, qui reconnut ce rire, dans ce saloon. Il s'étonne que les autres ne soient pas là, à boire et rire, eux aussi.
Alfred a l'air en bonne santé, mais il se sent las. Tout ce qu'il cherche, c'est du wiskey. Il ne veut surtout pas manger. Tout ce qu'il veut, c'est du wiskey, et il a de quoi payer.
Alfred a mille versions à raconter. D'abord, ses compagnons l'ont abandonné parce qu'il s'était blessé à la jambe. Mais laissez-le fouiller dans sa mémoire, et il vous dira que Bell a tué tout le monde. Lui, il a mangé, parce qu'il avait faim, et celui qui n'a jamais souffert de la faim ne sait pas son bonheur. Il avait faim, il a mangé, la loi de la nature est aussi simple que ça. Imaginez la faim, imaginez le froid, imaginez le vide et vos entrailles se durcir.
Personne ne le croit, sauf Polly Pry et Trey Parker, mais c'est une autre histoire.
Polly est célèbre dans tout le Colorado. Plume acerbe et papiers controversés. Polly a fait beaucoup de recherches. Des voleurs et des assassins s'en sont sortis. Pourquoi pas un cannibale ? Elle a beau le dire, le clamer, même aux petits vendeurs de journeaux qui sont à sa porte, tout le monde s'en fiche. Il est coupable. Autrement, il serait le sixième cadavre. Autrement, il ne se serait pas échappé lors de sa première arrestation. On le juge pour le meurtre d'Israel Swan. En 1883, il sera accusé du meurtre de ses cinq compagnons d'infortune. Il y a tant à lui mettre sur le dos, dit le juge, et Dieu prenne pitié de lui.

Et puis, il faut un exemple.
En cette année 1883, deux cas de cannibalisme sont connus, en dehors du territoire. Packer sera l'exemple, le jocker tiré au hasard. Il sera pendu jusqu'à ce que mort s'ensuive. Polly agite des papiers sous le nez des accusateurs. Ne pas oublier qu'il fut un soldat.
On ignore si Packer remercia Polly Pry.
Il ira en prison. Il y restera 20 ans. 20 ans à accomplir les mêmes rituels. Il deviendra végétarien. Le gardien Hoyt dira qu'il n'a jamais eu de problèmes avec lui. Et à chaque tentative de remise en liberté, Alfred dira, à chaque fois, qu'il est innocent. Qu'il les a mangé, ça oui, et d'ailleurs, il ne s'en est jamais caché. Mais jamais il n'a tué. Et les fantômes, ceux qui sont morts, ceux qui sont en lui désormais, lui pardonnent. Ils auraient fait la même chose.
Un jour de 1901, il revoit pour la première fois le soleil américain, la main sur ses yeux, il entend les rires et les cris dans les rues. Il restera trois mois chez Polly Pry. Mais il ne veut pas rester. Il déteste Denver. Il ne sait plus rien de la vie urbaine. Il veut la liberté des collines.
C'est dans les rues de Littleton que le soldat Packer vieillira. Les gens murmurent, sur son chemin. C'est cet homme-là qui tua et mangea ses compagnons ? C'est étrange, il est si gentil !
Il fait assoir les enfants sur ses genoux et leur raconte le Grand Ouest. Le vieil Ouest.
Une sacrée aventure, les enfants. Pensez à votre chance : vous êtes au chaud, à l'abri, vous n'avez pas faim. Et quand il neige, c'est important. Cela vous semble acquis. Ne soyez jamais sûrs de rien. La faim, elle, elle s'en fout. Elle ne demandera pas votre avis, elle ne vous demandera pas si c'est acceptable, valable ou normal.
Tout ça, et les belles paroles, c'est du vent, du rien, quand on a faim.
Il ne fut finalement pas pendu mais passa quelques temps en prison. Il était un vieil homme, quand il en sortit.

Alfred Packer était un soldat de l'Union. On le remercia rapidement, pour cause d'épilepsie. Un soldat qui devint guide un beau jour d'hiver. En 1874, il devait emmener de l'Utah jusqu'au Colorado 21 mineurs. Mais personne ne savait qu'il n'était pas bien doué. Personne ne soupconna qu'il pouvait être fanfaron.
Packer et ces 21 mineurs se perdirent dans une tempête de neige, virent leurs victuailles emportés dans une rivière alors qu'ils tentaient de la traverser, rencontrèrent le chef Ouray, de la tribu des Ute, l'ami des hommes blancs, qui leur offrit l'hospitalité.
Et puis, Packer a envie, vraiment, de retourner au Colorado. Cinq de ses compagnons également. Ils veulent reprendre la route, malgré les avertissements du chef indien. Les Rocheuses sont dangereuses ; la nature, à cette époque de l'année, est déloyale.
Le chef Ouray et son épouse Chipeta.
Packer était accompagné de Shannon Wilson Bell, un solide gaillard au cheveux roux, James Humphreys, qui avait 133 dollars en poche, Frank "Reddy" Miller, rouquin lui aussi, aussi surnommé le "boucher" sans que l'on sache s'il l'était réellement, George "California" Noon, un frêle et jeune garçon de 18 ans et Israel Swan, âgé de 65 ans. D'eux, on ne sait pas grand chose. Ils étaient mineurs et avaient la soif de l'or.Cet or, il n'attendait qu'eux. C'est pour cette raison, et elle seule, qu'ils osèrent traverser les Rocheuses. Ils prirent la route, leur sac sur le dos. Le rêve est si proche, l'avenir promet des merveilles.
Le premier à mourir fut le doyen Swan.
Il mourut, de froid, de faim, de fatigue. Les autres restèrent quelques minutes près de son cadavre, une perle sur les cils peut-être, mais le froid empêche bien souvent de pleurer. Ils restèrent là à le regarder, la salive au bord des lèvres comme on a la rage.
Quelque chose bout dans l'estomac, dans le ventre. Et ce cadavre gelé rappelle la dépouille de l'animal que l'on a chassé.
Il y en a peut-être un qui a jeté l'idée en l'air, comme ça, sans vraiment y penser. Et c'est peut-être Miller qui a pris le couteau qui a servi à couper les chairs glacées, c'est peut-être pour ça qu'on le surnomma le boucher. Peu importe que Swan fut humain, et qu'il fut leur compagnon de route. Quand on devient loup dans la forêt, seule compte la faim qui tord le ventre. Toutes pensées abolies, sauf la douleur dans les entrailles, ces entrailles qui réclament leur dû.
Et puis quatre ou cinq jours après, Humphreys meurt à son tour. Les 133 dollars, dans sa poche, ils n'allaient plus lui servir à grand-chose. Alors Packer les emprunta.
Et puis ils le mangèrent, lui aussi.
Et puis ce fut le tour de Miller le Boucher d'origine allemande. Packer dit qu'il y eut un incident, alors qu'il s'était éloigné pour chasser. Il ne fut jamais en mesure de dire ce qui arriva véritablement au boucher. Il est revenu, il était mort. Un incident, c'est tout. Bell ou Noon ont visé l'animal et ont touché l'homme, peut-être.
Alors ils le mangèrent, lui aussi.
Packer repartit chasser. Longtemps. Quand il revient, il découvre le cadavre du jeune George. Une balle dans le corps, que Bell a tiré à bout portant, avec le pistolet de Swan. Packer, bredouille, ne demande pas d'explications. Il a faim, c'est tout ce qu'il sait.
Une faim de loup, d'ours, une faim inhumaine.
Alors ils le mangent, lui aussi.
Mais Bell a encore faim. Il a une hache dans les mains, et son regard est fixé sur Packer. Packer a tiré le premier. Légitime défense. C'était lui ou Bell. Packer a encore assez de force pour choisir, et Bell est devenu fou, fou de faim, fou tout court. Il était peut-être plus fragile que California.
Tout ceci est vrai. La pure vérité, dira-t-il.
Aide-moi, mon Dieu, mais tout est vrai.
The Dead Man's Gulch. Le lieu où Packer festoya s'appellera ainsi.
Un reporter en mission s'arrête sur les lieux, armé de feuilles blanches et de fusains. Il s'assoit et dessine cinq cadavres, que le froid a gelé, que les animaux ont dévoré. Les cadavres portent les traces de coup de hache. Il manque la tête de l'un d'eux. On suppose que c'est Franck Miller. La poitrine de l'un a été découpée, à l'autre, il manque une partie du mollet. Certains semblent s'être battus.

Le conte de Packer, c'est du sang sur la neige et les cris de l'homme que l'on abat.
Et un ou deux mensonges.
Alfred ne sait même plus son prénom. Une erreur sur les papiers, une erreur sur un tatouage et Alfred devient Alferd. Packer revient dans le Colorado. Il ne sait plus vraiment comment il a fait. Il n'en revient même pas d'être revenu vivant de cet enfer. Personne ne lui pose de questions, alors il se tait. Il écume les bars et sans le rire qu'il poussa un soir de mars, personne n'aurait jamais rien su. C'est Frenchy Cabazon, un ancien membre du groupe, qui reconnut ce rire, dans ce saloon. Il s'étonne que les autres ne soient pas là, à boire et rire, eux aussi.
Alfred a l'air en bonne santé, mais il se sent las. Tout ce qu'il cherche, c'est du wiskey. Il ne veut surtout pas manger. Tout ce qu'il veut, c'est du wiskey, et il a de quoi payer.
Alfred a mille versions à raconter. D'abord, ses compagnons l'ont abandonné parce qu'il s'était blessé à la jambe. Mais laissez-le fouiller dans sa mémoire, et il vous dira que Bell a tué tout le monde. Lui, il a mangé, parce qu'il avait faim, et celui qui n'a jamais souffert de la faim ne sait pas son bonheur. Il avait faim, il a mangé, la loi de la nature est aussi simple que ça. Imaginez la faim, imaginez le froid, imaginez le vide et vos entrailles se durcir.
Personne ne le croit, sauf Polly Pry et Trey Parker, mais c'est une autre histoire.
Polly est célèbre dans tout le Colorado. Plume acerbe et papiers controversés. Polly a fait beaucoup de recherches. Des voleurs et des assassins s'en sont sortis. Pourquoi pas un cannibale ? Elle a beau le dire, le clamer, même aux petits vendeurs de journeaux qui sont à sa porte, tout le monde s'en fiche. Il est coupable. Autrement, il serait le sixième cadavre. Autrement, il ne se serait pas échappé lors de sa première arrestation. On le juge pour le meurtre d'Israel Swan. En 1883, il sera accusé du meurtre de ses cinq compagnons d'infortune. Il y a tant à lui mettre sur le dos, dit le juge, et Dieu prenne pitié de lui.

Et puis, il faut un exemple.
En cette année 1883, deux cas de cannibalisme sont connus, en dehors du territoire. Packer sera l'exemple, le jocker tiré au hasard. Il sera pendu jusqu'à ce que mort s'ensuive. Polly agite des papiers sous le nez des accusateurs. Ne pas oublier qu'il fut un soldat.
On ignore si Packer remercia Polly Pry.
Il ira en prison. Il y restera 20 ans. 20 ans à accomplir les mêmes rituels. Il deviendra végétarien. Le gardien Hoyt dira qu'il n'a jamais eu de problèmes avec lui. Et à chaque tentative de remise en liberté, Alfred dira, à chaque fois, qu'il est innocent. Qu'il les a mangé, ça oui, et d'ailleurs, il ne s'en est jamais caché. Mais jamais il n'a tué. Et les fantômes, ceux qui sont morts, ceux qui sont en lui désormais, lui pardonnent. Ils auraient fait la même chose.
Un jour de 1901, il revoit pour la première fois le soleil américain, la main sur ses yeux, il entend les rires et les cris dans les rues. Il restera trois mois chez Polly Pry. Mais il ne veut pas rester. Il déteste Denver. Il ne sait plus rien de la vie urbaine. Il veut la liberté des collines.
C'est dans les rues de Littleton que le soldat Packer vieillira. Les gens murmurent, sur son chemin. C'est cet homme-là qui tua et mangea ses compagnons ? C'est étrange, il est si gentil !
Il fait assoir les enfants sur ses genoux et leur raconte le Grand Ouest. Le vieil Ouest.
Une sacrée aventure, les enfants. Pensez à votre chance : vous êtes au chaud, à l'abri, vous n'avez pas faim. Et quand il neige, c'est important. Cela vous semble acquis. Ne soyez jamais sûrs de rien. La faim, elle, elle s'en fout. Elle ne demandera pas votre avis, elle ne vous demandera pas si c'est acceptable, valable ou normal.
Tout ça, et les belles paroles, c'est du vent, du rien, quand on a faim.
***
A voir absolument, la comédie musicale et horrifique, un peu fauchée (pour laquelle j'ai une immense affection) de Trey Parker, l'un des papas des sales gosses de South Park ; Cannibal ! The Musical. Perle d'effronterie et d'humour crétin qui rappellera à tous que construire un bonhomme de neige peut s'avérer fatal.
lundi 7 décembre 2009
Ecrin noir
Se rêver comme la Comtesse de Castiglione, Virginia, qui avait tout sauf le naturel.
Être en représentation permanente et s'inquiéter devant le miroir, quand les premières rides font leur apparition.

C'est ce qu'a du ressentir la belle comtesse, un froid matin de novembre, et c'est ce qui a du lui donner l'envie de briser tous les miroirs de son appartement.
Peu importe si ces miroirs furent cadeaux d'amants, cadeaux d'amitié, offrande à sa beauté, offrande cher payée. La comtesse les a tous brisés, à coups de talons, et à coups de poing. Il fallait briser ce reflet qui n'était plus sien, puisque ces rides, elles ne lui appartiennent pas. Le marbre et l'albâtre ne se lézardent pas. Ces miroirs, on ne les traverse pas, ils ne sont que le reflet de la réalité cruelle et aussi froide que Novembre. Ils révèlent parfois plus qu'on ne le voudrait. Ils révèlent la peur et son cortège de désespoir. Elle sort la nuit pour ne pas être vue, pour ne pas présenter la déchéance qui est sienne, elle qui brillait en Dame de Coeur dans les bals. Le marbre est éternel. Une rose ne se fâne pas.

Une rose ne se fâne pas, mais il y a quand même du plaisir à la voir se fâner.
Plaisir féroce. Le plaisir de ne plus avoir de force, parce que ce quelque chose est plus fort que nous, et c'est le temps qui passe, et puisqu'elle le sait maintenant, autant s'abandonner derrière les rideaux noirs et les pétales de roses qui craquent sous le talon. La comtesse pousse un grand éclat de rire et sur ses mains, le sang qui coule de ses plaies, celles qu'elle a ouvertes et réouvertes en brisant le reflet, celui qui se fâne devant le miroir, mais pas devant l'appareil. Lui, il vole. Elle pose son regard dur sur l'objectif et lui se rappellera ses yeux, et il se rappellera aussi qu'elle fut belle et désirée. Et la comtesse ne fuit jamais si on la désire. D'ailleurs, elle préfére partir plutôt que de n'être pas désirée. Et aimée.
La comtesse se cache et se dévoile.
Et désormais, elle sera artiste. Un coup de tête, une envie soudaine. La comtesse a toujours été capricieuse. Ces photographies seront son tombeau en plus de son nouveau terrain de jeu, et alors, elle n'a plus peur, parce qu'il n'y a aucune différence. Elle sera plus belle que jamais, plus belle même que lorsqu'elle fut mouvement, elle sera Tragédienne figée, elle sera l'oeil inquisiteur, scrutant ceux qui la scrutent, elle sera belle et vieille, fière dans la souffrance, masquée, et elle dira la vérité de son corps et de son âme, et elle sera la veuve de sa beauté, elle sera la veuve de tous les hommes et jeunes éphèbes qui furent amoureux d'elle un jour.

La comtesse est sur l'autre rive, et elle a choisi elle-même de s'y rendre. Personne ne l'y a forcée, et elle est de toute façon trop rebelle pour obéir à qui que ce soit. Solitaire à jamais, elle creuse de ses mains fines la terre. La nature ne l'aime pas, et ne l'a jamais aimée. C'est bien pour ça qu'elle ne fut jamais naturelle, mais toujours opulente et parfumée, corsetée et joueuse. De l'illusion, et ce sera tout. Elle fixe l'objectif. Elle le fixe pour qu'il se rappelle à quel point elle est à vif, à quel point elle est triste, et elle se fiche si les autres disent que c'est une maladie, d'être aussi triste. Elle n'oubliera jamais.
Elle sait que la Mort la cueillera un matin de Novembre.
Et tant pis.
Tout est vain, sauf l'amour, et la fierté d'un regard âgé et brûlant, imprimé à jamais dans la rétine de l'autre, des autres. Personne n'oubliera. Mère Douleur enveloppée dans son châle pour oublier le froid.
Au détour d'un couloir, on ne verra plus que sa longue robe. Elle s'habille de noir pour être en avance.
Être en représentation permanente et s'inquiéter devant le miroir, quand les premières rides font leur apparition.

C'est ce qu'a du ressentir la belle comtesse, un froid matin de novembre, et c'est ce qui a du lui donner l'envie de briser tous les miroirs de son appartement.
Peu importe si ces miroirs furent cadeaux d'amants, cadeaux d'amitié, offrande à sa beauté, offrande cher payée. La comtesse les a tous brisés, à coups de talons, et à coups de poing. Il fallait briser ce reflet qui n'était plus sien, puisque ces rides, elles ne lui appartiennent pas. Le marbre et l'albâtre ne se lézardent pas. Ces miroirs, on ne les traverse pas, ils ne sont que le reflet de la réalité cruelle et aussi froide que Novembre. Ils révèlent parfois plus qu'on ne le voudrait. Ils révèlent la peur et son cortège de désespoir. Elle sort la nuit pour ne pas être vue, pour ne pas présenter la déchéance qui est sienne, elle qui brillait en Dame de Coeur dans les bals. Le marbre est éternel. Une rose ne se fâne pas.

Une rose ne se fâne pas, mais il y a quand même du plaisir à la voir se fâner.
Plaisir féroce. Le plaisir de ne plus avoir de force, parce que ce quelque chose est plus fort que nous, et c'est le temps qui passe, et puisqu'elle le sait maintenant, autant s'abandonner derrière les rideaux noirs et les pétales de roses qui craquent sous le talon. La comtesse pousse un grand éclat de rire et sur ses mains, le sang qui coule de ses plaies, celles qu'elle a ouvertes et réouvertes en brisant le reflet, celui qui se fâne devant le miroir, mais pas devant l'appareil. Lui, il vole. Elle pose son regard dur sur l'objectif et lui se rappellera ses yeux, et il se rappellera aussi qu'elle fut belle et désirée. Et la comtesse ne fuit jamais si on la désire. D'ailleurs, elle préfére partir plutôt que de n'être pas désirée. Et aimée.
La comtesse se cache et se dévoile.
Et désormais, elle sera artiste. Un coup de tête, une envie soudaine. La comtesse a toujours été capricieuse. Ces photographies seront son tombeau en plus de son nouveau terrain de jeu, et alors, elle n'a plus peur, parce qu'il n'y a aucune différence. Elle sera plus belle que jamais, plus belle même que lorsqu'elle fut mouvement, elle sera Tragédienne figée, elle sera l'oeil inquisiteur, scrutant ceux qui la scrutent, elle sera belle et vieille, fière dans la souffrance, masquée, et elle dira la vérité de son corps et de son âme, et elle sera la veuve de sa beauté, elle sera la veuve de tous les hommes et jeunes éphèbes qui furent amoureux d'elle un jour.

La comtesse est sur l'autre rive, et elle a choisi elle-même de s'y rendre. Personne ne l'y a forcée, et elle est de toute façon trop rebelle pour obéir à qui que ce soit. Solitaire à jamais, elle creuse de ses mains fines la terre. La nature ne l'aime pas, et ne l'a jamais aimée. C'est bien pour ça qu'elle ne fut jamais naturelle, mais toujours opulente et parfumée, corsetée et joueuse. De l'illusion, et ce sera tout. Elle fixe l'objectif. Elle le fixe pour qu'il se rappelle à quel point elle est à vif, à quel point elle est triste, et elle se fiche si les autres disent que c'est une maladie, d'être aussi triste. Elle n'oubliera jamais.
Elle sait que la Mort la cueillera un matin de Novembre.
Et tant pis.
Tout est vain, sauf l'amour, et la fierté d'un regard âgé et brûlant, imprimé à jamais dans la rétine de l'autre, des autres. Personne n'oubliera. Mère Douleur enveloppée dans son châle pour oublier le froid.
Au détour d'un couloir, on ne verra plus que sa longue robe. Elle s'habille de noir pour être en avance.
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