mercredi 29 juin 2011

Petit Rien

Le Grenier et la Rivière, à la nuit tombée... ou bien est-ce déjà le matin ? Froncement de sourcil. Le drap est tombé. Une note de musique lancinante, elle est de Stravinsky. Un corbeau sur la branche, quelques bruits là-bas dans l'Ouest, l'eau qui coule et s'enroule autour de la pierre, l'ombre et les fleurs, cent fleurs à jeter au vent, cent autres pour se confectionner une couronne tissée avec de l'herbe sauvage - il faut beaucoup d'herbes sauvages - couronne à déposer sur des cheveux emmêlés. Couper ses cheveux à la Pleine Lune et ne plus jamais les coiffer jusqu'à la venue de l'Hiver !
L'Hiver succédera bientôt à l'été. La mer sera bientôt en colère. Ne hurlons pas si fort, essayons d'apprendre la patience.
Ce chat roulé en boule et sur lequel pleuvent quelques gouttes d'eau, il me l'apprendra.
Se fondre dans son univers, en être Reine.



Merci à mon amie A. alias Kikimora, Magicienne.

samedi 25 juin 2011

Apparté. And I Don’t Want to Live This Life

Nancy Spungen.
Nancy la Pute, Nancy la Crasseuse, qui oublie de se laver. Nancy qui vomit quand elle a trop bu. Nancy qui s'en fout de vomir devant les autres. Je dis "hé Nancy ! C'est intime de vomir. On ne vomit pas devant les gens".
Blonde décolorée. Vulgaire, des trous dans les jeans, des trous dans les collants, des trous causés par la brûlure d'une cigarette, des trous pas raccomodés parce qu'elle s'en fiche et qu'elle a autre chose à foutre que de savoir que ça fait mauvais genre.
D'ailleurs, Nancy Spungen se fiche de pas mal de choses.
Elle a vomi sur sa chemise. Elle a l'air douteux, avec. C'est pas trop le genre de filles avec laquelle on a envie de s'acoquiner. Est-ce qu'elle s'en foutait de savoir que tout le monde, dès qu'elle avait le dos tourné, la surnommait Nauseating Nancy ?
Nauseating Nancy, la fille qui "aimait lécher les cuvettes de chiottes".
Peut-être que Sid leur aurait foutu son poing dans la gueule. Peut-être qu'elle le savait, peut-être qu'elle s'en foutait, peut-être qu'elle en avait marre et qu'elle n'y pouvait rien, peut-être qu'elle croyait qu'être la copine de Sid, ça suffisait pour être acceptée. Peut-être aimée.
Qui sait.
Il n'y a que Nancy pour le dire et Nancy est morte, avec un couteau dans l'estomac, dans une salle de bain crasseuse. Ca fait quoi Nancy, d'être poignardée par celui que l'on aime ? Ca a dû te faire vomir, et pas que du sang.
Triste sortie pour une fille comme toi, disent les hypocrites. Pourtant, ta venue sur Terre aurait dû te mettre la puce à l'oreille. T'aurais dû savoir que ça commence toujours mal, et qu'il n'y a jamais de fin heureuse.
Février 1958. L'Hiver. La Maman de Nancy se prépare pour l'accouchement.
27 février, le travail commence. Heureuse Maman met son gosse au monde. Elle espérait que les trois fées, ou les douze, fassent leur entrée. Elle le mérite. Elle est quelqu'un de bien. Raté, et dans les grandes largeurs.
C'est la grande Faucheuse, the Grim Reaper, qui penche son ombre tordue sur la mère et son corps perclus de douleur. La mort est joueuse. Elle entoure le cordon ombilical autour du fragile cou de la gamine.
Elle a rien dit, la Mort, mais elle devait savoir que la vie de la petite serait une vie de douleurs, une vie de rien du tout. Elle avait dû mater le Grand Livre de Dieu, et ça l'avait touchée, une vie pareille, une vie qui se terminera dans les chiottes sales, en sous-vêtements.
Ca l'emmerde, ces chiottes sales, la Mort.
La gamine suffoque. Mais bon sang, la gamine a envie de vivre.
Vite ! La môme est en train de crever, elle s'étouffe ! Bougez-vous le cul bon sang ! Coupez ce foutu cordon ! La Mort se marre. Les ciseaux, elle sait que la petite Nancy les adore. Souvenir de ce qui la sauva, à peine arrachée des entrailles de sa mère. Prémonition de ses attaques futures, contre la nounou, contre les autres. Prémonition de sa future tentative de suicide.
Prémonition de ce qui la tuera. Un couteau, c'est comme des ciseaux, ça coupe et ça pénétre tout aussi bien dans la chair molle.
8 jours.
Nancy peut revenir vivre dans sa petite famille juive de banlieue, avec un papa qu'elle ne verra pas souvent parce qu'il est toujours sur les routes, et puis sa mère et un frère et une soeur qu'elle aime bien martyriser. Jusqu'à ses dix-sept ans, elle ne fera que hurler. Sa maman s'en plaindra beaucoup, parce qu'elle sait que les bébés pleurent et crient beaucoup, mais quand même, Nancy... elle ne fait que hurler.
Nancy passe des tests. Gamine violente, on se rend compte qu'elle a un cerveau. Elle est même excessivement intelligente. Incroyable ! Trop, ricane la Mort. Elle aurait pu mourir dans un palace, avec un tel quotient intellectuel. Mais non ! Nancy n'aime que les cuvettes de chiottes et leur relent de merde, de pisse et de sang.
Elle a beau être intelligente, ça n'arrange pas trop ses affaires, à Nancy. Elle fugue, elle crie, elle fugue, n'a pas d'amis, découvre la drogue et achète de la marijuana tout le temps, les flics l'arrêtent et on la met dans un asile, avec des petites pillules blanches mais ça ne la calme pas, ni sa douleur ni son anxiété, et de toute façon, il n'y a que la marijuana pour la faire se sentir bien, mais bientôt, ce ne sera plus assez bien pour elle.
Alors elle se casse. Elle ne manquera à personne, elle n'aime pas ses parents et eux ne l'aiment pas, c'est ce qu'elle dit, c'est ce qu'elle pense. Elle prend un billet pour Londres, dans l'espoir de rencontrer les New-York Dolls, parce qu'elle aime bien le rock, elle connait tout sur le bout de ses doigts, mais c'est finalement les Sex Pistols qu'elle rencontre.
Nancy baise et fait du strip-tease pour survivre, et pour se payer un peu de drogues, la seule chose qui la remet sur les rails, même si elle aimerait bien se débarasser de cette merde. Peine perdue, elle a essayé au moins des tonnes de fois et la chose s'est révelée impossible, comme il est impossible de la supporter parce qu'elle est insupportable et pire que ça, elle se rend insupportable.
Londres est jalonné de surprises et d'erreurs, et quand Johnny Rotten la repousse, c'est ce gamin de Sid Vicious, qui a emprunté son nom au hamster de son pote, qui tombe fou amoureux d'elle et de sa teinture ratée, et de ses trous dans ses jeans, et ses trous dans les collants.


Pendant 23 mois, environ, Nancy a oublié de compter - le temps passe tellement vite - Nancy et Sid s'aiment, se frappent, s'aiment à nouveau, et Nancy écume les bars pendant que son copain joue mal de la basse, mais le punk n'a que faire des bons musiciens, le punk et les keupons s'en sont toujours royalement foutus, et elle crie contre les autres filles qui tentent d'approcher son compagnon, montre qu'elle peut être violente, parce qu'elle sait que ça les emmerdent, ces filles, que ce soit elle qui se tape Sid, elle s'engueule avec tout le monde, elle est toujours à un doigt de se faire foutre à la porte.
Dégage, Nauseating Nancy ! Il n'y a bien que Sid pour accepter d'être à tes côtés.
Jerry Nolan l'aime bien, la Nancy. C'est con, qu'il se dit, parce qu'elle est drôlement intelligente. Elle lit pas mal et adule Sylvia Plath. La dernière fois, elle est entrée dans la maison d'il ne sait plus qui, un gars, et la Nancy violente et vulgaire et sale et gueularde, cette sale pute de Nancy qui coucherait pour un fix d'héro, s'est arrêtée comme une gamine devant la bibliothèque et a crié "tous ces livres !!!". Elle n'en revenait pas, et Nolan non plus, sidéré qu'il était en voyant Nancy, sans rien demander à personne, prendre trois livres pour les lire sur le tapis. Ou installée sur un fauteuil. Nolan perdait la tête vers la fin, alors les détails du genre, il ne s'en souvient plus.
Sable Starr, la Reine des groupies, ne fait que la tolérer dans son voisinage, même si, sur la fin, elle se surprend à bien l'aimer quand même. Ne l'accablez pas trop vite, dit la maman de Nancy. Ma fille était schyzophrène, c'est ce qu'on dit les papiers des médecins. Elle était schyzo et mal dans sa peau. Je l'aime, ma fille. N'empêche, personne ne l'aime à part toi et Sid. Ca doit être tellement dur, d'imaginer que tout le monde déteste son enfant, la chair de sa chair.
Si Sid ne s'en était pas occupé, Cheetah Chrome l'aurait bien fait à sa place, il lui aurait bien mis le couteau dans le bas-ventre. C'est une putain d'opportuniste, lancée dans un lent suicide. Toute sa misérable vie n'a tourné qu'autour de cette lente descente aux enfers. Mais Nancy ne voulait pas y aller toute seule. Il fait trop noir en-dessous. C'est effrayant. Il lui faut des courageux pour l'accompagner au tombeau. Un courageux ou un inconscient. Un presque puceau comme Sid Vicious, parce que c'est bien connu, Nancy était la première femme qu'il aimait.
Nancy a voué sa vie à emmerder les gens.
Même sa famille le dit. Elle attaquait, elle mordait, tant qu'elle n'avait pas ce qu'elle voulait. Sale gosse. Totally Fucked-Up.
Au moins Nancy aura toujours été honnête.
Elle affirme, Monsieur le Juge, qu'elle achetait de la drogue pour se rapprocher des groupes de rock. Elle affirme, Monsieur le Procureur, qu'elle était prostituée. Mais elle n'a jamais cherché à passer pour quelqu'un d'autre. Elle était un peu grasse, mais elle n'a jamais essayé de dire qu'en fait, elle était danseuse ou mannequin, et qu'elle était tombée là-dedans par pur hasard, et qu'à cause de la drogue, cette fichue drogue, elle avait pris du poids. Que non.
Elle était pute et s'en fichait.
Elle affirme, Mère, Père, qu'elle voulait crever. Elle était déjà vieille, à 20 ans, elle avait déjà tout connu, et la substance mort dans ses veines et le sexe triste, et le désamour. Alors Nancy a demandé au seul gars qu'elle aimait, qu'elle aimait vraiment, de la buter. Un gars est entré et l'a tuée, pour lui piquer le peu d'argent qu'elle avait dans son porte-feuille. L'un ou l'autre. Quelle importance.
Nancy est morte, dans une grande flaque de sang.
Et merde, il n'y avait personne autour d'elle quand elle se vidait de son sang.
Elle aurait bien aimé, Nancy, que les gens la voient crever. Elle leur aurait balancé, avant de prendre la main de la Mort pour l'accompagner six pieds sous terre, elle leur aurait dit à quel point ils l'avaient emmerdée. Combien leur présence l'affectait profondément. Combien elle se fichait qu'ils la détestent. Combien elle se fichait qu'ils l'accablent de tout. Elle était habituée. Une fois de plus ? De la pisse de chat. Ils ne peuvent lui faire aucun mal. Plus aucun mal.
Elle avait 20 ans mais en avait 80. Personne ne l'a jamais soupconné, sauf celui qui tentait désespérement de sécher ses larmes. Elle a appelé sa Maman, pour lui dire qu'au fond, elle l'aimait. T'inquiètes pas Ma ! qu'elle aurait pu lui dire. J'suis pas seule. Un gamin m'accompagne. J'suis plus seule.
20 ans, 80 ans. Nancy a regardé le contrat et a haussé les sourcils. C'est fou ce qu'on peut vieillir, en quelques secondes.
Je crois que je suis ta Mère, dit la Mort. Moi, je t'ai toujours aimée.