Pour ceux qui ne connaissent du manga que les oeuvres à la mode, un OVNI comme Nekojiru peut destabiliser au premier regard.Nekojiru est l'oeuvre d'un couple.Leur nom d'artiste commun est le même que celui de leur oeuvre particulière, Lui se surnomme Nekojiru Y.
Elle, Chiyomi Hashiguchi, se suicida en 1998 à l'âge de 31 ans. Personne ne sait pourquoi. Tout le monde s'étonne : sa série était sortie des pages des fanzines underground, et connaissait un joli succès. D'elle, on ne sait pas grand chose. Parcequ'elle voulait rester dans l'ombre. Tout juste savons nous qu'elle était timide, fière, misanthrope et aimait boire du Jack Daniel's.
Ce suicide est peut-être peu étonnant quand on regarde de plus près son oeuvre. Un trait enfantin, naïf. Du sang, de la méchanceté gratuite, et une bonne dose d'humour noir. Cette méchanceté et cette cruauté, c'est le plus souvent ces deux chatons aux grands yeux sombres qui en sont cause. Il suffit de comtempler ces yeux pour connaitre le vide, le néant, l'espace d'un instant.
Dans Nekojiru Udon, elle nous conte la vie de ces deux petits chatons : Nyaako, l'aînée, et son petit frère, Nyatta, qui ne s'exprime que par des miaulements rauques. Le premier mot qu'il assimilera, grâce à la télévision, est "stupide". Ce mot, il le dira à toutes les personnes qu'il rencontrera, fièrement, avec des conséquences dont il ignore tout. Un chaton se fiche de la bienséance, surtout quand il ne la connait pas.
Nyaata et Nyaako vivent avec leurs parents. Maman est autoritaire et dépassée par ses enfants, mais elle est aussi le seul être un tant soit peu responsable, noyée sous le travail domestique. Papa est un chasseur alcoolique qui n'a absolument rien à dire et passe ses journées vautré sur le sol, sous les cris de sa femme.
Les deux petits, livrés à eux-mêmes, laissent libre cours à leurs penchants noirs et sadiques. Ce vieil homme les importune, parcequ'ils n'ont pas à faire ce qu'ils font ? Nyatta se jettera sur lui toutes griffes dehors et l'abandonnera dans une mare de sang.Cette femme dans la rue a été dure avec eux ? Nyaako prend le parapluie et empale son chien qui lui faisait peur. Quand la femme vient se plaindre à Maman Chat, les deux enfants se demandent pourquoi tant d'enervement.
Nyatta et Nyaako ont envie de s'amuser ? Ils prennent la clef du camion de ce routier qui dort pour foncer dans la ville. Au passage, ils écrasent et massacrent tous ceux qui sont sur le chemin, même les enfants. Polis, ils reposent les clefs près de l'homme que la police arrête bientôt, et s'en retournent chez eux car ils ont très faim.
C'est une histoire sanglante, les coups de griffes laissent échapper des geysers de sang. C'est cruel. Les tripes débordent souvent sur le bas-côté. La mort ne leur fait pas peur. La raison n'existe pas, seulement la création, aussi terrible soit-elle. Le monde façonne, on est raciste parceque c'est ce qu'ont montré les generations précedentes, et qu'il n'y a pas d'explications. On n'aime pas les cochons, ni les taupes, qui sont une sous-race, ainsi, Nyaako et Nyatta refuseront d'emmener leur copain cochon avec eux dans leur promenade sous pretexte qu'il est un porc. On se bat avec, on discute avec, on joue avec, mais quand arrive le moment du dîner, Papa Chat prend son hachoir et tue le copain-cochon. Nyatta, proposera au frère du cochon assassiné un morceau de lui, car c'est très bon, et meilleur que les grenouilles.
Le conte initiatique prend une tournure cauchemardesque, cruelle. Le monde devient un immense terrain de jeu pour les deux enfants sans barrières, mais surtout dans leur monde.On fait du mal aux animaux pour voir ce que ça fait, aux amis et surtout Butaro le cochon, aux profs, et aux inconnus. On sautille innocement de la méchanceté à l'horreur. Et si on a un humour un peu déviant, on se surprend à rire...c'est l'histoire d'un vieil homme qui va mourir, abandonné sur la route. Nyaako et Nyatta vont à sa rencontre et l'homme leur tend un billet. Avant de mourir, il boirait bien une bouteille de saké. Nyaako, pleine de bonnes intentions, prend le billet et promet de revenir. Et elle revient, mais butte sur un caillou, chute, et la bouteille casse, répandant son contenu devant le vieil homme. Nyaako lui propose d'en racheter une, mais il n'a plus d'argent, juste 5 yen. Alors les deux chatons font une offrande avec ce peu d'argent et prient pour que l'homme boive un verre de saké, tandis qu'il agonise.
Pourtant, sous cet amas d'horreur, de vulgarité et de cruauté, le desespoir suinte de toutes les cases. On dit souvent que cette oeuvre est cynique. Il n'y a pas une once de cynisme dans ces petites histoires, seulement l'absurdité de la vie. La societé japonaise et ses règles, et Madame coincée à la maison, et les enfants robotisés, et les vieux, qui ont tout perdu, ou ne sont plus bons à rien, comme cette vieille dame qui n'a plus la force, en participant à un concours de poésie, de trouver les rimes et l'inspiration. Le mal-être est partout.
L'enseignement n'existe pas, la relation parents/enfants est nulle ou est mal assimilé. Maman Chat force ses enfants à compter jusqu'à 100 quand ils prennent leur bain. Quand Butaro, à la poursuite d'une tortue, perdra pied dans l'eau, Nyaako prend un bout de bois pour le sauver, mais est arrêtée par Nyatta. Il faut qu'il compte jusqu'à 100, c'est la règle.
L'ennui...si on trouve quelque chose d'interessant, on se passionne. Sinon, le regard est vide, on tourne en rond, et on se laisse aller, et quand l'occasion se présente, on met tout à feu et à sang. Il faut être affamé pour continuer à vivre.
Les enfants ne sont pas les seuls. Le mal est presque naturel, et parfois, seulement parfois, on s'en étonne. Les parents ne sont pas les êtres gentils, prévenants et aimants qu'ils devraient être par essence. Parfois, ils peuvent causer la mort d'un enfant, physiquement (un père qui demande littéralement la mort de son enfant) , ou spirituellement (l'absence) .Pourtant, la poésie surgit au moment où l'on s'y attend le moins. Un jour, Nyaako est incapable de quitter son lit, terrassée par une forte fièvre. Nyatta voit un être étrange venir chercher son âme. De cela il ne veut pas...dans une quête surréaliste, le petit ira sauver sa soeur. La fantaisie mélancolique orne alors ces pages en noir et blanc et ces visages innexpressifs, et c'est ce vers quoi tendra Nekojiru...mains dans la mains, les êtres de même argile continuent d'avancer vers leur but.
Une série de dessins animés au format très court (2 mn par épisode) a été tirée de Nekojiru Udon. L'anime est entièrement debarrassé de l'onirisme et de la mélancolie sous-jacente de l'oeuvre de papier, se concentrant sur l'aspect gore. Mais un court-métrage, Nekojiru So, baptisé Cat Soup aux Etats-Unis, reprend l'aventure de Nyatta pour sauver sa soeur des griffes de la mort (inspiré des deux histoires "L'âme" et "Le magicien").
Sorti au début des années 2000, cette aventure, que l'on a souvent comparé à un Alice au pays des merveilles sous acide, peut-être un monde infranchissable pour ceux qui ne songent qu'à la réalité concrète.
Il s'agit d'une étrange merveille, surréaliste et bouleversante. Bien sûr, ces qualificatifs sont miens. D'autres disent "dégoûtant, idiot, choquant".
Un ami proche de Nekojiru a écrit : "elle vous regardait dans les yeux et vous demandait, le plus serieusement du monde, un couteau. Ce couteau était sa protection contre le monde."Le monde n'est pas trop petit, comme on a coutume de dire. Le monde est trop vaste, chaque pas vers (hors de ?) lui est un déchirement. Tout le reste est absurde, sauf peut-être dans le monde de l'illusion.
Nekojiru So (Cat Soup) de Tatsuo Sato :


