dimanche 7 juin 2009
La résignation
Ce mot n'existe pas et est remplacé par l'acceptation.
Pas d'illusions : cette acceptation est difficile à apprivoiser. C'est les pleurs dans le noir. Ce n'est pas un travail sur soi, pas plus que le fait de l'habitude, et c'est quelque chose de bien plus fort, et de bien plus étrange, où il convient de prendre un long chemin, un couloir sombre, à peine éclairé, et de laisser derrière soi quelques petites choses. Laisser tomber ces choses de la poche. En les perdant, il faut se dire qu'on les a oubliées. C'est comme ça, on les a laissées tomber, on les a oubliées.
Essayer de ne pas revenir en arrière parce qu'on ne se rappelle plus quelle porte au juste on a pris. Etait-ce celle de gauche, celle de droite, celle du milieu peut-être ? On balance entre les trois, tanguant sur la pointe des pieds comme sur un bateau. C'est la route épineuse qui mène à la perdition si l'on n'y prend pas garde. L'effervescence est douloureuse et le choix est obligatoire.
Quand on prend la porte de gauche, on se rend compte qu'il aurait mieux fallu prendre celle de droite, et comme le retour en arrière n'est plus vraiment possible, on est alors définitivement perdu. Il n'y a plus que deux options : pleurer et pleurer pendant des heures en s'asseyant dans un coin, et se dire que puisque tout est perdu, autant s'arrêter là et attendre, assis comme une pauvre poupée triste, ou bien, se faire violence, se gifler violemment, et se dire qu'on ne sera pas abattu aussi vite, et on reprendra bravement le chemin, les pieds en sang sur le sable chaud du désert. On prendra cette fois la porte de droite, même s'il fallait prendre celle du milieu. Et on aura le droit de pleurer. Et on aura même l'obligation de pleurer, ou le devoir. Quelque chose comme ça. Quelque chose qui a un nom, mais on ne sait plus lequel.
Les larmes devraient être la seule offrande aux morts, quels qu'ils soient, et ne surtout pas faire offrande, à ces morts, de la mort de l'âme et du coeur, et du désir. Ne nous excusons pas de vivre ensuite, même si l'amour mériterait la mort, même si la mort est un trou béant, une cicatrice jamais guérie, mais le trou se remplit et la cicatrice ne doit jamais guérir. Il y aura l'envie, au bout d'un moment, à la troisième ou quatrième perte, parce qu'on ne s'habitue jamais, de se laisser définitivement aller, de se laisser voguer, d'abandonner. L'anticipation est le plus terrible, le plus douloureux. Mais le futur n'existe pas, jusqu'au moment où comme Achille, on décidera que notre Mort aura plus d'importance que notre Vie.
Ou c'est peut-être, sûrement, déjà le cas.
Surtout, ne jamais, jamais dire "prends mon coeur, et prends mon souffle, et prends mes muscles, et prends mes os : je n'en ai plus aucune utilité".
dimanche 31 mai 2009
L'idée du Pire est approximative
Parfois, tout n'est qu'une question de patience.
Un ours en peluche, brun délavé, sur le coin du lit rose.
Je me sens finalement beaucoup de points communs avec cette peluche élimée. Si je suis ours, j'enfilerai bien un déguisement à cette démesure, ours en peluche version géante, pour qu'on voit mieux à quel point je le suis, pour le crier, et vraiment pas pour qu'on me voit, mais pour qu'on me voit mieux, même si je me rêve souris pour passer entre les interstices, quels qu'ils soient.
Trouver une couturière capable de me créer ça, un costume de loup, ou d'ours, tout pelucheux pour que je crève de chaud dessous, en plein soleil, et que je me rappelle que la chaleur m'agace.
Je sortirai la main de la moufle marron et élimée et je vous la tendrai, juste pour vous dire bonjour, et vous reculerez quand en la serrant, la moiteur vous fera reculer d'un pas, avec une moue de dégoût. Les gens n'aiment pas la moiteur. Les gens biens cachent ce dégoût derrière un joli sourire éclatant de santé mais leurs pensées sont comme des bulles de savon que l'on pourrait crever à coups d'aiguille.
Tout à l'heure, toi que je ne connais pas, tu m'as dit que tu hésitais, que tu hésitais entre deux options dans la perception que tu avais de moi, et tu t'es demandé si j'étais un génie raté ou une ado attardé, et tu te demandes si je ne fais pas exprès de dire certaines choses parce que finalement, je suis peut-être masochiste, e peut-être que j'aime le danger, ou peut-être que j'aime qu'on me crache dessus.
J'aimerais coudre ma vie comme mille saynettes absurdes et tristes, et terribles, et surtout terribles, du terrible, j'en veux encore plus, alors que ça me fait peur, et vraiment peur.
Et quelqu'un d'aussi ridiculement fier que moi n'admet pas ces choses. Mais la peur, c'est peut-être ce que l'on cherche, tout au fond de nous. Peut-être qu'en fréquentant la peur, on l'apprivoise et peut-être qu'ensuite, on aura moins peur. Ne servons pas de cible. Contre la terreur, les pieds dans la boue.
Et moi je t'ai répondu, avec ce sourire d'ado attardé, mon sourire d'enfant que tu ne devines pas, que tu devais choisir la seconde option, et je t'ai répondu que tu ferais mieux de te rappeller que rien ne dure éternellement, sauf les idées, parce que l'amour de ton prochain, l'amour de ta compagne, de ton compagnon, s'étiolera au fur et à mesure, et tes amis finiront par t'oublier, et tes parents t'aiment parce que c'est comme ça, et ce qui compte c'est les idées, parce qu'une bonne et belle idée dure bien plus de deux secondes.
L'instant. Le reste n'est qu'un souvenir dans le souvenir.
Ai-je déjà dit que je ne voulais pas de jolies dentelles, et de jolies perles ? Moi, je veux cet animal abattu dont la dépouille fume. Un animal abattu et agneau du sacrifice, pour que quelqu'un, là-haut, où qu'il soit, le Père Créateur ou Pan qui me donne la Panique, me pardonne, à jamais, d'avoir détruit l'aube. La première Aube de ma vie.
Je me prépare au pire pour sourire si jamais je me suis trompée, je me prépare au pire.
Il faut toujours se frotter à la peur, et au pire. Et tant pis si on saigne tant et tant que toutes nos forces nous abandonnent.
C'est ainsi que cela doit se passer. Toujours. Il faudrait toujours saigner, et être en état constant de douleur. Comme la Nonne dans son purgatoire.
samedi 2 mai 2009
Mes petites cavités
Je me rappelle un jour être sortie dans la neige les mains dans les poches pour oublier que j'avais mal au ventre à force de ne pas crier, parce qu'il m'arrive de ne pas crier. Je suis habillée d'une peau de monstre et parfois, les gens rient, je ne vois pas ce qu'il y a de très drôle là-dedans, parce que ma peau est au moins aussi belle que la leur. Alors oui, je ne sais rien faire, je n'ai même pas le permis de conduire, parce que la seule fois où j'ai conduit, j'ai renversé la voiture dans un fossé, et puis, je ne sais pas faire convenablement la vaisselle, parce que je casse un verre à chaque fois, et je ne sais même pas m'ennuyer poliment parce que si je m'ennuie, je me dessine des moustaches de gentleman sous le nez, et je le ferai aussi si c'est vous qui m'ennuyez et alors je serais malpolie. Je ne sais pas écrire correctement, parce qu'il parait que je prends des substances illicites pour écrire (et ceci est un grave affront à mon imbécilité), et puis je suis égoiste parce que je fume et que je quitterai ce monde bien avant vous, mais mon suicide différé ne veut pas dire que je ne vous aime pas, et je suis méchante parce que je ne sais pas répondre à la gentillesse, et j'aimerais parfois que les gens, quand ça leur arrive, soient moins gentils avec moi, parce qu'après ils pensent immanquablement que je me fiche d'eux, mais c'est juste que je suis handicapée et tétanisée face à la gentillesse, je suis un ours, alors j'ai un geste nerveux et je ferme les yeux, très fort, souvent, ça explique les rides entre mes deux sourcils. C'est la faim et le refus. Ici, on fait des choses idiotes dont on retire une immense fierté, on en garde la trace et on s'entend dire qu'on était folle et qu'on ne doit plus jamais le refaire alors sauver le monde sera pour demain, et puis on fait des choses un peu moins amusantes mais on les tait dans un dernier sursaut de pudeur et c'était l'époque où on ne ressentait plus grand chose et il fallait réactiver ça et j'ai arrêté à la première douleur et à l'étonnement qui a suivi et je suis désolée d'avoir oublié le goût des crêpes de Grand-Mère.
Demain soir, minuit, deux heure du matin, les rats se promènent encore dans le grenier et sur le toit, c'est une masse noire et informe, elle crache dans le trou creusé, elle se love dans votre estomac et vos orbites.
mardi 10 mars 2009
Petit aparté où le Docteur Parnassus lévite
Un petit billet sans grand intérêt, ou de peu d'importance, sauf pour qui me connait bien.
Le prochain film de Terry Gilliam est le film que j'attends.
Oh, il y a plein de films que j'attends. Deux ou trois avec énormement de joie - en particulier celui-là. The Imaginarium Of Dr Parnassus a toute mon attention, toute ma terrible attention.
Cela capture mon oeil. Cela flatte mon affection pour le bric-à-brac et les capharnaüm, le méli-mélo et le désordre, et le fourbi, et les masques et les jeux comme la marelle et puis le cauchemar, quand on s'en va trop loin. Les histoires de l'Imaginaire, parfois cornées. Visions et Fantaisie et le sable soufflé par le Sandman. Déguisements enfantins, peaux de loups mitées et Monstres Sauvages, mais pas que, sortis des coffres à jouets et le Carnaval ne finit jamais. L'aube, toujours pressante, peut bien attendre pour tout détruire.
Imaginaire, à jamais.
Ici, il y a des miroirs, et puis cet Imaginarium qui ressemble à un théatre, et un Imaginarium, ça ne doit pas être bien loin de ce que certains d'entre nous cachent dans les recoins de leurs cerveaux en ébullition, dans leur Labyrinthe, quand ils s'en vont rêver et cauchemarder, et puis le Diable qui a les traits de l'Ogre Tom Waits et Pegleg n'est plus très loin, comme n'est pas loin le Black Rider qui nous invitait dans son infernal cabaret ; un pari, une mise aux enchères et l'immortalité, un outsider, une jeune femme en perdition, un mensonge, peut-être plusieurs de moindre importance, quelques alcooliques et des échelles plantées droit dans le sol qui montent au ciel, ce jeune homme là, qui emprunte les oripeaux du dieu Hermès, et puis Pierrot.
Fils Funambules qui se connectent, d'un point A à un point B. Reflet d'ici. Et les enfants tapent dans leurs mains.
Et je délie un autre Fil Funambule de mon Imaginaire.
La très belle vidéo de Dead Can Dance, réalisée par Ondrej Rudavsky. Cela date de 1994. Si ma mémoire ne me fait pas trop défaut.
Et aujourd'hui, je rajoute cette image. Parce qu'il n'y a aucune frontière entre Ceci et Cela, chez moi.

lundi 9 février 2009
La petite fille qui mangeait la terre
C'est une histoire du passé. C'était à l'école primaire, avec les religieuses et leurs longues robes noires qui soulevaient la poussière. Quand on est petits et en groupe, on aime bien nous donner des surnoms. C'est plus facile pour nous ranger dans une petite case, après. Il y a le gourmand qui comme Alceste, ne vous donnera jamais un morceau de son goûter, l'effronté, la coquette que l'on reconnait vite parce qu'elle minaude, la pragmatique. Les adultes aiment à nous coller des étiquettes. Soeur C. disait de moi que j'étais la rêveuse. Mes cahiers étaient toujours remplis de petits dessins. Mais au moins, ajoutait-elle, je n'avais pas une cervelle d'oiseau. J'étais contente qu'elle le dise, parce qu'elle était avare de compliments. Et puis, il y a toujours l'enfant seul. C'est une constante : dans toutes les écoles primaires, vous trouverez ce petit bout d'homme, ce petit bout de femme, qui erre solitaire et sans amis. Et moi, j'avais beau avoir la tête dans les nuages, je les remarquais toujours, ces enfants-là. Même quand ils se faisaient le plus discrets possible et même si au final, ils étaient nombreux, les enfants à être seuls.
Moi, je n'avais pas besoin de beaucoup d'amis. Quand je rentrais, il y avait mon frère. Un an à peine d'écart et alors on n'est jamais seul. Et quand il ne voulait pas jouer, j'appelais ma voisine. Et quand elle ne voulait pas jouer, je courais avec le chien. Et quand le chien était fatigué, j'apprenais à jouer seule. J'ai peut-être appris ça plus tôt que le reste. Quelqu'un me racontait ce que l'affreux Karl avait fait pendant la récré, j'écoutais poliment et mon esprit s'envolait. Je me racontais des histoires. Je me souviens d'une rêverie, plus forte que toutes les autres que j'ai oubliées, où il me poussait soudainement des ailes, et je m'envolais de la cour, et les enfants demandaient où j'allais, et je ne leur disais rien, je m'envolais, très loin. Je pensais aussi au dernier jouet que j'allais avoir. Et me raconter des histoires pendant que l'on me parle, malheureusement, c'est toujours le cas, avec 20 ans de plus. Et puis, si ce n'était pas la belle histoire de Karl s'étalant de tout son long dans la boue, ça n'était pas très intéressant. Vraiment pas. Alors quand je jouais aux billes, où j'étais très douée (sans orgueil aucun, c'était le seul jeu où je me félicitais de mon adresse), je regardais toujours l'enfant solitaire, assis pendant que les autres jouaient.
L'une d'elle était blonde avec de grands yeux bleus, diaphane, tellement grande pour son âge... Cette petite fille avait la peste. La toucher, la frôler, c'était frayer avec le Diable. Eux, ce sont des enfants biens, ils ne sont pas amis avec les enfants sales, les pauvres, les imbéciles. On disait qu'elle avait des manies étranges. On disait tellement de choses.
Pour certains, j'éprouvais un peu de compassion. J'étais ce genre de petite fille totalement effrayée parce qu'un autre pleurait quand sa maman l'abandonnait à l'école. Je n'oublierais jamais ce petit garçon à lunettes qui s'aggrippa a la grille en criant son déséspoir. Je me souviens que beaucoup riaient. D'autres se taisaient. J'étais muette, moi aussi, et je me contentais de le regarder. Aujourd'hui, je me dis que j'aurais pu, que j'aurais peut-être du, aller le prendre par l'épaule. Je ne l'ai pas fait. Je me suis retournée et je suis partie. Il est resté seul. Mais parfois, je les invitais à venir jouer. Mais là, nulle compassion. Je connaissais l'abandon. Je me sentais parfois investie d'une mission. Les autres, ils ne te regardent pas, t'ignorent, t'es pas assez bien pour eux, ou je ne sais quoi d'autre, mais moi vois-tu, je vais te regarder et même toucher ton bras, et te parler. Et je sais que j'aurais détesté que tu me rende la pareille.
Et puis il y a les autres.
Mais la petite fille, parfois, elle souriait. Je l'entendis rire le jour où je mis mon poing dans la figure de Sandrine Quelque chose, la fille du boucher, le jour de la kermesse. Une pimbêche sans grand interêt. Punition et direction le couvent. J'entendis Soeur C. dire à Madame J. et à ma mère que c'était une bonne leçon pour la pimbêche, quoique la violence était à bannir. Maman disait que j'avais hérité de son comportement bizarre. C'était inquiétant. Un jour béni, un autre jour, en plein soleil, je m'arrête pour la voir ramasser de la terre. Cette poignée de terre, elle la porte à sa bouche. Peut-être que chez elle, elle ne mangeait pas à sa faim, ou bien alors, elle tentait une expérience, en plongeant ses mains dans la terre, avec une joie non feinte. Une amie qui observait la scène avec moi lâcha un "mais elle est dégeulasse !".
Hé bien non. La petite fille blonde aux mains pleines de terre, à cet instant, elle était sublime. J'étais le témoin d'une vision formidable, digne des horreurs que l'on nous racontait dans la Bible, le samedi matin. Si je ne l'avais pas vue manger cette terre, accroupie et l'air sérieux, je ne l'aurais jamais approchée. C'est une sorcière ! chuchotait une voix derrière. Les sorcières, on connaissait bien ça, dans le coin. Jamais on ne parla de ce qui faisait nos vies, en-dehors de l'école. Je me demandais quand même où elle vivait, comment c'était quand elle rentrait chez elle. Mangeait-elle de la terre et des vers dans une assiette en porcelaine ? Qu'elle mange de la terre ou des sucreries, c'était pareil, même si manger les vers l'aurait parée d'un halo inhumain qui me plaisait. Et moi, je voguais entre mes amis parfaits qui faisaient des croche-pieds à ceux qui ne l'étaient pas, et mes amis imparfaits dont les paupières cachaient plein de rêves et de terreur. Parfois, ses vêtements étaient tachés. Il était facile de comprendre, en voyant sa mère, que celle-ci ne se souciait pas de lui offrir des vêtements propres. Un jour, cramponée à la grille, à la sortie, je lançai à cette mère indigne un regard noir, le plus noir que je pouvais donner. Enfant polie, c'était ma seule arme, contre cette femme trop maquillée. Moi, j'avais une maman aimante et peut-être un peu trop maternelle - mais ça valait mieux qu'une maman de ce genre -, et je m'étonnais le soir, parce que je ne savais pas encore que ça m'offusquerait, en lui disant à ma maman que c'était bien étrange, que d'autres enfants n'en aient pas, de mamans. Et la mienne de mère, elle se contentait de hocher la tête, l'air triste. Et je sais bien pourquoi, maintenant. Son rêve d'enfant un peu folle, à elle, c'était d'adopter tous les miséreux de cette terre. Elle manqua réussir.
Et le dernier jour, mon amie diaphane s'en alla. Elle partait ailleurs. Où, je ne l'ai jamais su. Elle m'offrit un soir avant qu'elle s'en aille, un petit carré de tissu, qu'elle avait découpé dans une robe ou un grand ruban, à coups de ciseaux crantés.
C'était un cadeau gratuit, misérable, magnifique. Elle est sortie, son cartable trop grand sur les épaules, avec un dernier signe de la main, et un tout petit sourire.
Le petit mouchoir rose aterrit dans la boite à trésors, celui qui est devant mes yeux. Sur ce morceau de tissu, une poussière, un regret : celui d'avoir oublié le prénom de la petite fille blonde.


